Poésie et prose et Martha

J’ai pris le tramway de retour vers Saint Roch. Il y avait toujours aussi peu de passagers à bord. De même qu’à l’aller, je restais debout pour mieux voir les rues désertes que nous parcourions dans la nuit, comme pour y apporter un peu de clarté et de bruit, de doux brinquebalement, de son de cloche. Je ne savais plus bien si je me trouvais dans un pays lointain ou dans la ville familière où Livia avait grandi, où elle avait voulu revenir quand le diagnostic de sa maladie était tombé et où enfin, deux ans plus tard, elle était morte.

Ensuite j’ai marché jusqu’à retrouver la petite place où, le matin, j’avais croisé la jeune femme en manteau bleu. Je m’étais rapproché d’elle. Je me disais que je m’étais rapproché d’elle autant que je le pouvais. Je me suis engagé dans la rue qu’elle avait dû emprunter derrière moi, au sortir de la place. Le vide m’égarait. Je ne pouvais pas espérer faire mieux ni davantage. Pourtant, à un moment, j’ai vu de la lumière à deux fenêtres d’un premier étage et je me suis dis qu’elle se trouvait là.

Des voilages blancs flottaient derrière les vitres et empêchaient qu’on voie, derrière eux, autre chose que des silhouettes déformées par les plis qu’ils faisaient, mais je ne doutais pas que ce fût là. Elle ne tarderait pas à ressortir de cette maison avec son mari et leurs deux fillettes. Après le repas de midi, ils s’étaient attardés autant qu’ils avaient pu en compagnie des grands parents, mais maintenant il fallait qu’ils rentrent, qu’ils regagnent leur propre appartement pour donner leur bain aux petites, aider la plus grande à apprendre une récitation et boucler son cartable, les faire dîner d’un peu de semoule au lait ou de vermicelles, et les coucher enfin. Demain il y aurait école et elles retrouveraient leurs camarades. Et quant aux grands-parents, leur cuisine était propre, la vaisselle essuyée et rangée, ils n’auraient plus qu’à faire chauffer un bol de soupe et allumer la télévision.

Je voyais les silhouettes bouger derrière les rideaux blancs, et je me disais que ce dernier moment de la journée était le plus dangereux. La fatigue, l’album de photos qu’on ouvre sur ses genoux, un coup de téléphone qu’on reçoit (mais de qui, au juste?), une phrase mal comprise, la moindre incartade commise par l’une des deux enfants, une erreur malencontreuse qu’on fait sur un prénom, tout pouvait donner prétexte à ces disputes terribles qui tiennent en un geste d’agacement, une mimique, un battement de cils, et dont on sort brisé. N’importe quel hasard pouvait faire qu’en un instant la plus jeune des deux mères se sente critiquée, niée, exclue, et que le rouge lui monte aux joues, et qu’ensuite elle jure de ne jamais plus revenir dans cette maison («Tu iras seul désormais»).

Puis elle est sortie, et elle était souriante. Elle marchait fièrement, des clés de voiture pendues au bout des doigts. Son mari venait derrière avec les deux fillettes accrochées à ses mains, qui se rapprochaient pour se chamailler, qu’il séparait en tendant les bras. Je me tenais dans le renfoncement d’une porte, sur le trottoir opposé. Elle m’a vue, elle s’est approchée de moi.
— Vous m’attendiez? a-t-elle dit d’une voix douce. — Mais il fait froid ici, a-t-elle ajouté.
J’ai haussé les épaules. Elle s’est arrêtée devant moi et elle s’est retournée vers ceux qui la suivaient.
— Laquelle est Louise? lui ai-je demandé.
— Celle de gauche. C’est la plus grande.
— Ah, je croyais que l’aînée était Hortense.
— Vous ne vous êtes pas trompé de beaucoup. Elles n’ont qu’un an d’écart.
Les autres nous regardaient depuis le milieu de la chaussée, à deux ou trois mètres à peine, sans oser s’approcher. Les fillettes ne se disputaient plus. Il y a eu un instant d’arrêt, de silence. Puis j’ai dit:
— Ne les faites pas attendre.
Elle m’a souri une fois encore et je me suis éloigné le premier, en leur tournant le dos.
— Tu connais ce monsieur? ai-je entendu derrière moi.
— Un peu, je t’expliquerai. 

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