Rosalina

Rosalina avait un ami américain qui projetait de s’installer à Paris pour un an ou deux, et elle voulait savoir s’il lui serait possible d’inscrire son enfant dans cette école de Montmartre. Steve Malson l’a reçue dans son bureau, un après-midi de printemps, et il lui a répondu qu’il suffirait pour cela que cet enfant soit domicilié dans son secteur. 
— Oh, Elvin m’a chargée aussi de lui trouver un endroit où habiter, a ajouté Rosalina. Il voudrait absolument que ce soit dans le quartier.  

Steve Malson avait obtenu la direction de l’école de la rue du Mont-Cenis à son arrivée à Paris, bien des années auparavant. Il y occupait en outre un logement de fonction, et un jour il avait appris par des parents d’élèves que Rosalina habitait près d’ici. Plus tard, il l’avait même aperçue, au moins une fois à la terrasse du Relais, à l’angle de la rue Lamarck, elle écrivait dans un cahier, devant un café-crème, et une autre fois rue Caulaincourt, où elle achetait des légumes chez un maraîcher. C’était à la nuit tombée, une boutique étroite comme celle d’un bijoutier. Son visage éclairé derrière la vitrine du magasin, qui bougeait et qui parlait comme dans un film, le bruit des voix étouffé. 

Il aimait se promener chaque soir aux alentours de son école. Il aimait la nuit. Quand elle tardait à venir, il se sentait exposé aux regards indiscrets de tout le monde, cela l’angoissait, mais en automne et en hiver, il pouvait s’y faufiler sans qu’on le remarque.

Pour quelqu’un de sa génération, un tant soit peu un amateur de rock, il était facile de la reconnaître. Depuis trois décennies, les magazines spécialisés parlaient d’elle, ils publiaient des photos qui rendaient iconiques sa silhouette androgyne, vêtue de noir, son visage pâle au large sourire, ses yeux clairs, ses longs cheveux gris de fermière puritaine. Elle avait été associée à tout ce qui comptait dans la période héroïque des années 60-70, elle avait même noué des amitiés avec les poètes de la Beat generation, elle s’était fait connaître comme poète autant que comme chanteuse, et depuis qu’elle avait quitté New York pour Paris, on disait qu’elle se consacrait surtout à l’écriture. La publication de ses mémoires était attendue.
— Mais vous habitez dans notre secteur, si j’ai bien compris, a dit Steve Malson ?
— Oui, juste un peu plus haut, rue Lamarck, a-t-elle répondu.
— Dans ce cas, si cet enfant est domicilié chez vous, je ne verrai aucun inconvénient à l’inscrire dans notre école. Il suffira de l’attester.
— Oh, mais je n’ai pas beaucoup de place dans ma maison, vous savez?

Puis elle a hésité. Elle a regardé son interlocuteur, un peu raide derrière son bureau, austère dans un style différent du sien, pas le genre à plaisanter, mince, vêtu d’un pull à col ras, sans cravate, avec un regard sombre et attentif qui rassurait plutôt. Un regard de chasseur, devait-elle déclarer plus tard, elle qui ne connaissait rien à la chasse, ni même à la campagne française, et depuis quand le regard d’un chasseur est-il fait pour rassurer ? Ou peut-être voulait-elle dire un regard de renard ou de loutre ? Mais qui a jamais regardé un renard ou une loutre dans les yeux ?
— Oui, je comprends, a-t-elle repris, je pourrais tout de même y accueillir cette enfant, c’est une petite fille, elle s’appelle Chloe, le temps que son père trouve où habiter.
Puis, avec un sourire, en plissant les yeux :
— Vous m’avez reconnue ?
— Bien sûr. Par ici, tout le monde vous connaît. Nous sommes heureux de vous avoir.
— C’est gentil. Vous êtes gentil. J’avais un peu peur de venir, je ne savais pas si vous me recevriez. J’étais, comme on dit, « un peu intimidée ». Mais maintenant je vais pouvoir écrire à mon ami.
— Un musicien de rock ?
— Non, plutôt de jazz. Multi-instrumentiste. C’est comme cela qu’on dit ? C’est un mot très long et difficile à prononcer. Mais il arrive que nous nous produisions ensemble, quand je donne des lectures. 

Ensuite, Steve n’y a plus pensé. L’année scolaire s’est terminée et, pour les vacances d’été, comme chaque année, il est retourné chez ses parents, à la campagne.



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