Dijon et une jeune fille

Steve avait grandi à la campagne, mais ensuite il avait fait ses études dans la ville voisine, une ville ancienne et pleine de charme (c’était Dijon) où, dès la première année, il avait pu avoir sa chambre, où il avait accès à de vastes bibliothèques dont des branches d’arbres dégoulinant de pluie caressaient les fenêtres, et où, le soir, dans des cafés en sous-sol, aux plafonds noircis, il allait fumer des pipes en compagnie de nombreux camarades. Et il en avait conçu un sentiment de gratitude, d’abord à l’égard de ses parents qui lui donnaient les moyens d’une pareille existence (son père était gendarme) mais à l’égard aussi des professeurs qui lui enseignaient la philosophie, et enfin à l’égard de la terre entière qui, dans sa rotation autour du soleil, sous le tumulte de ses vents, réservait de pareils espaces de confort, de paix, de savoir, avec des clochers pointus ornés de diables grimaçants qui chatouillaient le ciel, et des ponts de pierre sur les fleuves. Et dès la première année aussi, il était tombé amoureux d’une jeune fille qui n’avait pas fait trop de difficulté pour devenir sa maîtresse et dont il n’était pas difficile d’imaginer que, quatre ou cinq ans plus tard, quand il aurait réussi ses concours, elle deviendrait sa femme. Les parents de celle-ci y consentaient, encore qu’ils appartenaient à un milieu de riches commerçants et pas de petits fonctionnaires, et pourtant, au dernier moment, il avait perdu sa chance, par sa faute, il l’avait laissé glisser comme une truite entre ses mains. En l’espace de quelques semaines, il avait dû renoncer à elle en même temps qu’à la carrière de professeur qui lui était promise. Montmartre était venu après cela, l’école de la rue en escaliers dont il avait obtenu la direction et où il trouvait à se loger, et il s’était dit que, pour un lot de consolation, ce n’était pas si mal. Il était tombé amoureux de Montmartre comme il l’avait été de Dijon, sauf que cette fois il n’y avait pas de jeune fille avec. Il n’y en aurait pas, s’était-il promis, et il avait tenu sa promesse. Qu’aurait-il pu en faire ? Son cœur était brisé. Son cœur était joyeux quelquefois, le plus souvent tranquille en même temps que brisé. Il fallait juste qu’il marche seul, le soir, après la classe, et tout le long des dimanches aussi, durant lesquels il allait visiter d’autres quartiers, avec un plan de Paris, un cahier et un sandwich dans son sac à dos. Il regardait comme une chance de pouvoir continuer de communiquer avec elle, maintenant que celle-ci était mariée. Trois ou quatre lettres par an, de part et d’autre, pas plus, et peut-être un téléphone, en cas extrême. Il sortait de l’école pour l’appeler ou la rappeler, debout dans une cabine, au coin d’une rue.
— Où es-tu ?
— Je suis à Londres.
— Que fais-tu là-bas ?
— Philippe était invité à une réception. Il a voulu que je l’accompagne. J’ai pu m’échapper.
— J’entends du bruit autour de toi.
— Je suis dans un pub. J’ai un peu bu. Ils remuent des assiettes, ils rient. Je n’ai rien à te dire, je ne sais pas quoi te dire. Je voulais juste t’entendre.
— Dis-moi si quelqu’un t’embête.
— Non, personne, je t’assure.
— Cécile va bien ?
— Oui. Je l’ai laissée chez ma mère.
— Un week-end en amoureux ?
— Ne sois pas méchant. Mais oui, quelque chose comme ça.



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