Forêts des rêves

La grande différence est que les maîtres du roman d’aventure qui lui servent de modèles écrivent vite, ils peuvent publier plusieurs livres dans une même année, quitte à le faire sous des pseudonymes différents. Tandis que Steve, alias Léon Souvestre, n’en publiera que sept en trente ans.

L’apparent désordre qu’on trouve dans chacun, les incohérences, les longueurs, les redites, les impasses narratives, les maladresses stylistiques et même grammaticales, l’imperfection, l’inextricable fouillis, pour tout dire, le marais couvert de brumes dans lequel on s’avance et où on craint de se voir englouti, les pieds d’abord, puis les jambes, puis le ventre, puis le torse, avec des corbeaux qui croassent au-dessus de sa tête, est en réalité le fruit d’un travail inlassable. 

Plus tard, quand enfin il s’ouvrira de tout ceci à Rosalina, quand ils seront devenus amis et qu’ils se retrouveront presque chaque soir chez l’un ou chez l’autre pour boire de la bière, grignoter des pistaches, partager un repas et se raconter leurs vies, il parlera de « forêts des rêves ». Il dira : — J’ai voulu que chacun de mes livres soit une forêt des rêves, le lieu de de toutes les métamorphoses, où il n’est pas rare qu’une demoiselle Marguerite se change en blanche biche, la nuit venue, et que son propre frère Renaud lance après elle, hélas, la meute de ses chiens courants. Et, dans cette forêt, je fais en sorte que le lecteur se perde, sinon, à quoi bon ? L’idéal serait que, non seulement il n’en vienne pas à bout, qu’il finisse par s’endormir dessus, les bras croisés, mais même qu’il s’identifie à l’un ou l’autre des personnages, non pas Luc Estrade mais de préférence un personnage secondaire, un chevalier, un moine ou peut-être un ermite capable de dialoguer avec les lapins et les oiseaux, de partager avec eux des noisettes, pour enfin le suivre ou l’entraîner sur des chemins qu’il (le lecteur) invente et que moi-même (l’auteur) je n’ai pas parcourus.

Et comme pour garantir les possibilités de déplacements et de répétions, Steve prend soin d’oublier, au fur et à mesure qu’il les publie, les livres qu’il a écrits. Il dit : — Je ne les relis jamais. Je travaille chacun à son tour des nuits entières pendant deux ou trois ans, puis, une fois que l’un d’entre eux est publié, je ne le relis plus, je n’en garde pas même un exemplaire chez moi pour éviter la tentation. Je l’oublie, et c’est grâce à cet oubli que certains personnages, certains paysages, certaines situations peuvent ressurgir, déformées, amplifiées dans les livres suivants. 

Et il ajoute encore : — Chaque roman est une reprise de ceux qui l’ont précédés et qui, pour moi au moins, se sont enfouis dans la nuit des ronciers et des garennes, ou qui se sont brisés comme des miroirs dans la nuit si différente des cabarets où Jef Costello, alias le Samouraï, en gabardine beige, le Stetson sur la tête, vient écouter du jazz. Beaucoup de lecteurs s’en plaignent, je le sais, mon éditeur me le rapporte. « Vous pourriez relire ou faire relire, tout de même, les livres de Léon Souvestre avant de les publier, déclarent-ils par lettres. Cela nous éviterait de nous y perdre. Car nous ne tenons pas à nous y perdre, voyez-vous. Nous sommes, à l’entrée du livre, chefs de gare, coiffeurs ou notaires, et nous aimerions bien le demeurer à sa sortie. Nous ne souhaitons pas devenir meuniers, et ne laisser pour tous biens à nos trois garçons qu’un moulin, un âne et un chat. » À quoi je leur réponds, toujours par l’entremise de mon éditeur, en citant Georges Brassens : « De prétendus coiffeurs, de soi-disant notaires… Vous me faites trop rire. Ah, ah, ah…! » 

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