Les aventures de Luc Estrade

Très vite Steve comprend que l’école ne lui suffira pas. Ou plutôt que, pour y garder sa place jusqu’à l’âge de la retraite, ne pas s’en lasser ni s’en trouver un jour exclu d’un coup de pied au derrière, il lui faudra maintenir ses distances avec le rôle qu’il y joue. Ne pas trop se passionner. Ne pas trop s’investir. Et, pour cela, se trouver une autre occupation, plus personnelle, qui mobilise son attention et lui permette de donner sa mesure.

D’abord, il songe à reprendre un projet de thèse consacrée à Gaston Bachelard. Ce n’est pas tant l’épistémologue qui le passionne chez cet auteur, que l’explorateur des « rêveries ». Et peut-être plus encore le vieux maître lui-même, bourguignon à longue barbe blanche, qui élève seul sa petite Suzanne, en même temps qu’il fouille les univers à la fois matériels et symboliques évoqués par les romanciers et les poètes. Mais en même temps il découvre, dans une autre portion de la rue Lamarck, juste sous son croisement avec la rue Caulaincourt, une librairie à l’enseigne de « L’encre des nuits », spécialisée dans les genres dits « mineurs », à savoir la bande dessinée, la science fiction, le policier, le fantastique, l’aventure coloniale.

André, son propriétaire, s’avère d’une érudition sans limite. Avec tact, il aiguille ses clients entre des rayonnages de vieux livres recouverts de papier cristal, comme des animaux desséchés dont on tâcherait de garder les couleurs, et Steve en ressort avec des ouvrages qu’il avait lus quand il était très jeune et dont il doutait de pouvoir les retrouver un jour, au premier rang desquels de minces fascicules signés Jean Ray, relatant les aventures de Harry Dickson, le Sherlock Holmes américain.

Et ainsi lui viennent l’idée et l’envie d’écrire à son tour des romans d’aventures. Il décide que, pour plus de liberté, il signera ses livres d’un pseudonyme et il se choisit celui de Léon Souvestre. Il décide aussi que ces aventures seront celles d’un héros récurrent qu’il nomme Luc Estrade. Il décide encore que, suivant l’exemple de Jean Ray, sa narration ne respectera pas la distinction des genres mais qu’elle mêlera policier, exotisme et fantastique. Il décide enfin d’avoir recours à un narrateur omniscient, ce que Jean Ray lui-même n’a osé faire qu’en de rares occasions.

Je m’explique. Dans l’aventure classique, on suit le héros. On adopte son point de vue, éventuellement relayé par un témoin, le docteur Watson, par exemple, pour ce qui est de Sherlock Holmes. On va où il va, et on voit ce qu’il voit, sans emboîter le pas à d’autres personnages, ou, si on le fait, c’est de façon marginale, subreptice, pour en revenir très vite au point de vue de celui qui donne son unité au récit. L’aventure est celle du héros, pas celle de ses comparses ni de ses adversaires. Tandis que, dans les aventures de Luc Estrade, toutes les dérivations sont toujours possibles. Il suffit que Luc Estrade rencontre une jolie fille à la sortie d’un cinéma pour que peut-être on se mette à la suivre, même si Luc Estrade ne la suit pas, et même si celle-ci, la pauvre, ne joue aucun rôle dans l’histoire. Qu’elle va juste rejoindre sa mère qui l’attend dans le petit appartement qu’elles occupent ensemble, seules depuis la mort du père qui était réparateur de téléphones, pompier volontaire, et qui a attrapé une mauvaise maladie (le typhus, dit-on) en fréquentant les coulisses des théâtres et des music-halls.

Bien sûr on revient toujours à Luc Estrade, mais après de si longs et si compliqués détours que souvent on ne se souvient plus du chemin que celui-ci a parcouru pour se retrouver où on le voit. Après qui au juste était-il en train de courir, et pourquoi ? Quelle idée a-t-il eue de pénétrer dans ce misérable quartier de Bangkok ou de Londres où un taxidermiste sans visage le reçoit dans sa boutique minuscule où des serpents à sonnettes vous regardent et où de vieilles chouettes pendues au plafond semblent arrêtées en plein vol ?

Même André, le libraire de L’encre des nuits, ne saura jamais qui est l’auteur véritable de la série des Luc Estrade. Mais cela ne l’empêchera pas d’en dire le plus grand bien.

— Le vrai héritier de Jean Ray, c’est Léon Souvestre, a-t-il l’habitude de déclarer à ses clients les plus avertis, ceux qui ne s’arrêtent pas aux succès du moment, qui font des piles à la FNAC, mais qui se passionnent, par exemple, pour le Mystérieux Docteur Fu-Manchu. Parmi eux, il y a Chimène, une jeune fille de dix-sept ans, aux cheveux courts, aux manières de garçon, championne de France d’échecs dans sa catégorie et mathématicienne de première force (sa spécialité, la théorie des sous-ensembles flous), qui arrive et repart de la boutique en planche à roulettes.
— Un jour, je créerai un club des admirateurs de Léon Souvestre, répète-t-il aussi. Cette librairie en sera le siège social et nous nous y réunirons un soir par mois pour lire et commenter ses textes.
— Tout de même, lui répond Steve, ce ne sont pas ceux de Jacques Lacan !





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