Rosalina 10 / Blanc sur noir

Déjà trois recueils de poèmes sont parus aux États-Unis, et à présent un éditeur français propose de publier le premier — Tiny Writings — en version bilingue. Rosalina a demandé à Steve de faire les traductions, si bien qu’il a toujours un livre dans sa poche quand il se promène après la classe.

Il en est à sa dernière année avant la retraite, et il relit et corrige les sept romans de la série des Aventures de Luc Estrade avant que ceux-ci soient réunis en un seul volume. Chez lui, il travaille aux Aventures et, quand il est dehors, qu’il se promène, il a les Tiny Writings dans sa poche, avec un crayon et une gomme, et il peaufine les traductions. Les Aventures sont abondantes, labyrinthiques, improbables, et Steve est sans cesse tenté d’y ajouter encore, et bien souvent il ne se prive pas de le faire, tandis que les poèmes de Rosalina sont dépouillés à l’extrême, et que la traduction les dépouille du peu de musicalité qu’il y a dans la version originale. On trouve ici des assonances et certaines régularités rythmiques. Steve les râpe, les évite. Et d’abord il craint que Rosalina s’en offusque, mais celle-ci au contraire aime le résultat. Elle commence à dire qu’il faudra donner les deux versions lors des prochaines lectures. Et elle dit aussi qu’il faudra donner des versions éloignées du texte original.
— Mes poèmes sont des imitations d’autres poèmes, dit-elle encore, ou parfois aussi ils sont inspirés par des films. Je ne me suis jamais soucié de faire un « travail personnel », on fait toujours un « travail personnel », quoi qu’on fasse. Je trouvais cette idée vulgaire. Arrivée à New York, j’étais si jeune et je n’avais pas encore écrit dix poèmes que déjà je pouvais en lire un, dans une librairie, à côté d’Allen Ginsberg et Bob Dylan. Que pouvais-je espérer de mieux ? J’ai écrit des poèmes qui rappellent d’autres poèmes, des chansons qui rappellent d’autres chansons. Et si d’autres personnes en écrivent qui rappellent les miens… La poésie, ce n’est pas autre chose.

Un poème que Steve a aimé traduire s’intitulait White on Black, et ça donnait ceci :

Rentrė tard dans la nuit
tu vas dans la cuisine
tu ouvres le réfrigérateur
pour y chercher du lait
tu bois le lait debout
à la bouteille de verre
dans la lumière jaune 
qui sort comme d’une grotte
Près de ton père qui dort,
je veille

Quel est le nom de cette fille
Ils avaient sa photo
Je l’ai entrevue à peine
Les cheveux couvrent son visage
Juste la courbe du nez 
et les yeux gris

La police avait son nom et le tien
La police avait son nom et le tien

Le rideau de fer 
d’un entrepôt ouvert 
au pied de biche
Une voiture renversée à l’angle
d’une rue qui tourne au-dessus du port
Au loin, la clarté blanche
des lampadaires sur le quai
On ne laisse pas traîner son garçon
aussi tard dans la nuit

Elle entrait, filait directement
dans la chambre du fils
et elle n’en sortait plus
Les mains au fond des poches
de son imperméable
Les cheveux couvrent son visage
Juste la courbe du nez
et les yeux gris

Écris cela blanc sur noir, Maman 
Écris cela en blanc
sur le noir
de la nuit

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