Rosalina 11 / Qui est Luc Estrade ?

Luc Estrade est un dilettante. Il est riche, puisqu’il habite un hôtel particulier situé à Montmartre, à l’angle de la rue Girardon et de la rue de l’Abreuvoir, et qu’il n’exerce aucun métier. Célibataire, il mène une existence nullement recluse, puisqu’il fréquente les musées et les salles de concert où souvent il se montre accompagné de dames. Il a consacré à Balthus un ouvrage qui fait référence, il achète des dessins de Pierre Klossovski, qui en est le frère, et sans doute finira-t-il par faire paraître un étude le concernant. Il répond volontiers aux invitations. On dit qu’il en reçoit de hauts personnages de l’état. Mais, chez lui, jamais de fête. Dans les conversations, il évite les sujets trop graves, préférant indiquer les adresses où on peut faire rembourrer les matelas, acheter des bières artisanales, des fruits et des éclairs au café. Il semble n’être attiré vers l’aventure que par une curiosité sans cesse en éveil. Celle-ci est aiguisée par la connaissance qu’il a de certains lieux dont il dit en souriant qu’il les surveille « comme le lait sur le feu ». Il n’est pas avide d’éclaircir des mystères, il ne court pas après, plutôt il les rencontre au gré de ses promenades dans Paris et ailleurs. Il lui arrive aussi de vouloir aider une dame ou un ministre en difficulté, quand l’un ou l’autre lui en fait la demande, et alors il use moins de la logique, façon Sherlock Holmes, que de l’intuition. Il consulte des plans, il fatigue des livres, et surtout il prend le temps de parcourir des rues, de pénétrer dans des cours, de lever le nez vers les étages, de s’attarder dans des jardins où piètent des pigeons. Il affirme qu’il voit la nuit mieux que le jour. Serait-il un chat ? Il traverse les ponts au-dessus de la Seine. Ses longues jambes. Son chapeau que le vent menace d’enlever et qu’il retient d’une main. Au bout de quoi, on ne sait par quel miracle, quand on s’y attend le moins, il rapporte la lettre volée. Ou les photos compromettantes. D’où lui vient sa fortune ? Tout le monde l’ignore. Quand il évoque son enfance, dans des carnets auxquels le roman donne accès, il est question d’une épicerie à Marseille, rue d’Aubagne, d’une grand-mère chez laquelle il fait de longs séjours, près d’Arles. Des taureaux, des roseaux, du fleuve qui gronde, des grands cyprès. Entre cela et l’hôtel particulier de Montmartre où il apparaît vers l’âge de trente-cinq ans, on ne sait rien, le vide. Certaines dames qui ont pénétré dans sa maison parlent d’un sabre de samouraï auquel il s’exerce, tôt le matin, en hakama et kimono bleus.

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