Rosalina 12 / Un amour de jeunesse

Quoi de commun entre Steve Malson et Luc Estrade ? Pas grand chose. Tous deux sont montmartrois, mais l’un habite un austère logement de fonction, au sommet d’une école, tandis que l’autre occupe à lui seul un hôtel particulier qui ne serait pas trop petit pour une famille de quinze personnes. L’un vit d’observances, de règles et de répétions, tandis que l’autre s’anime de complots, d’enlèvements, de recels et de combats imaginaires. L’un déjeune seul, le dimanche, dans des bistros qu’il choisit en fonction du plat du jour affiché à la porte, tandis que l’autre est reçu dans les salons de la haute société. L’un est un lecteur assidu d’Arsène Lupin et de Harry Dickson, tandis que l’autre parle en spécialiste de Balthus et de Pierre Klossovski. L’un est habitué au théâtre et à l’opéra, l’autre aux cinémas de quartier. L’un montre, sur le pupitre de son piano, des partions de Robert Schuman qu’il ne sait pas jouer mais que parfois l’une de ses invitées accepte de déchiffrer pour lui ; l’autre garde, encadrée près de son tourne-disque, une photo en noir et blanc de John Coltrane prise lors du concert qu’il a donné à L’Olympia à l’automne 1962. Ainsi de suite. À croire que Steve Malson a construit le personnage de Luc Estrade tout à l’opposée du sien. Et il n’est pas douteux, en effet, qu’il ait voulu doter son héros de la liberté, de la richesse, du prestige dont, quant à lui, le sort l’a toujours écarté. Il existe pourtant, entre ces deux figures, certaines correspondances qui touchent à l’essentiel. 

Tous deux sont célibataires. Tous deux reçoivent chez eux de belles amies à qui ils offrent à dîner, à écouter de la musique, à feuilleter des livres et à regarder des photos. Tous deux les accompagnent en promenade, quelquefois en voyage. Tous deux vivent sur le souvenir et l’oubli, le deuil et la célébration d’un amour de jeunesse.

Pour Luc Estrade, si tant est qu’on puisse parler de lui comme d’une personne réelle, cela s’est passé à Marseille. Il avait quitté le collège, un an auparavant, sans aucun diplôme, et il apprenait le métier de mécanicien dans un garage. La jeune fille s’appelait Sylvie, elle était plus âgée de trois ans, elle était étudiante en droit, promise au métier d’avocate, elle avait le permis de conduire, grâce à quoi ils s’étaient rencontrés dans ce garage, et elle habitait chez ses parents, une riche villa située sur la colline du Roucas-Blanc qui domine la ville.

À cette époque, le téléphone portable n’existait pas et, pour le jeune Luc Estrade, il était toujours difficile et hautement périlleux de la joindre. Après l’avoir fait lanterner plusieurs semaines, elle avait fini par lui donner le numéro de la villa. Un récepteur était installé dans la chambre des parents et un autre dans l’entrée, si bien qu’une fois sur deux il tombait sur sa mère ou sur l’une de ses sœurs (elles étaient trois). Celle qui répondait ne manquait pas d’appeler la personne demandée où qu’elle pût se trouver dans la maison, le plus souvent à l’étage, mais elle le faisait sur un ton de moquerie ou de reproche qu’il était impossible de ne pas percevoir en dépit de la distance. Les autres servaient d’éventuelles intermédiaires :
— C’est pour Sylvie. C’est Luc.
— Quel nom dis-tu ?
— Luc… 
— Encore lui ? Qu’est-ce qu’elle aura donc fait à ce pauvre garçon ?
— Je croyais que son amoureux, c’était…
— Mais vous allez vous taire ? Vous pensez bien qu’il vous entend !

Si bien que, lorsque Sylvie arrivait à l’appareil, qu’il percevait le son de sa voix, que cette voix le touchait en un endroit de son être dont il n’avait pas jusque là soupçonné l’existence, une fois sur deux la jeune fille était en rogne contre lui.

Elle refusait de répondre à ses questions beaucoup trop personnelles, beaucoup trop intimes, elle refusait même de les entendre. Mais à quoi pensait-il ? Pouvait-il imaginer qu’elle aurait fait écho à ses accès de jalousie, à ses déclarations d’amour effréné, à ses propositions indécentes, aux yeux et aux oreilles de toute sa famille ? Déjà elle rougissait et bredouillait. Déjà elle se retournait vers le mur pour que les autres ne la voient pas ni ne l’entendent. D’ailleurs, elle ne disait rien. Non, elle refusait de rougir, d’autant qu’elle était en pyjama, au sortir de la douche, que ce pyjama baillait sur sa poitrine nue et qu’elle avait le pied gauche, aux ongles vernis, posé sur le droit. Et, comme si lui-même risquait de la voir dans cette tenue ridicule, elle raccrochait bien vite.

Pour le reste du temps, c’était au hasard des cafés et des plages qu’elle fréquentait avec ses amis du même âge, du même niveau d’études et du même milieu social.

Luc Estrade se souvenait de l’avoir cherchée en vain pendant des dimanches entiers. C’était le printemps, il faisait très chaud, soleil et mistral mêlés, bientôt ce seraient les vacances et toute la famille serait partie à la montagne, dans les Dolomites, pour plusieurs semaines, où il serait plus difficile encore de l’atteindre, de passer une journée avec elle, de lui parler.

Puis, soudain, quand le jour commence à décliner, qu’il ne s’y attendait plus, il la rencontre, ou c’est elle qui le trouve, n’importe où dans la ville. Après coup, dans son souvenir, il est incapable d’expliquer ce miracle. Mais enfin, puisqu’il leur était impossible de communiquer. Peut-être s’était-il souvenu vaguement de l’adresse d’amis chez lesquels elle irait rejoindre ses parents en revenant de la plage. Avait-il sonné à la grille ? L’avait-il demandée ? Elle aurait pu le tuer pour cela. Le fait est que la portière de la voiture s’ouvre et qu’il monte.

Ils roulent un moment sur la route de la corniche, au hasard des faubourgs aux maisons basses, aux murs blancs surmontés de cactus et de figuiers, aux rues désertes, avec la mer au loin qui brille comme un éclat de céramique émeraude, jusqu’à ce que le véhicule glisse lentement sous un eucalyptus, et là, sans qu’un mot soit échangé, leurs deux corps ayant oublié tous les obstacles qui les sépareront toujours, qui feront que leur histoire ne sera pas même une histoire, juste un éblouissement, une brûlure de l’âme, ils confondent en un instant le Nord et le Sud, le passé et l’avenir, le tien et le mien.

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