Rosalina 13 / Le pire et le meilleur

Les choses auraient pu en rester là. S’en tenir à de courtes étreintes. Mais ce ne fut pas le cas. Il arriva que la mère de Sylvie tombe malade. À ce moment, Sylvie et Luc se sont beaucoup éloignés l’un de l’autre, pour autant qu’ils aient jamais été proches. Luc a pris son parti de ce qu’il ne la retiendrait pas, qu’elle n’était pas pour lui mais pour d’autres qui possédaient d’autres atouts. Il en a beaucoup pleuré, dans son garage et dans sa chambre de la rue Sainte. Puis il s’en est remis. Il a pu s’offrir une moto, une Triumph Trident 660 avec laquelle il a emmené d’autres filles en promenade. Au garage, il a acquis le statut de mécanicien. Il est le plus jeune mais les autres sont gentils avec lui. Puis, un soir, Sylvie l’appelle. Le téléphone est dans le bureau du patron, des photos de pin-up accrochées aux murs. Il s’essuie les mains. Elle lui dit que sa mère est malade. Elle renifle. 
— Malade ?
— Oui, malade. Tu sais ce que cela veut dire quand on dit que quelqu’un est malade, soudain, quand on entend ce mot et qu’on le répète, sans préciser de quelle maladie il s’agit ? (Elle renifle encore.) Tu es assez grand pour ça ?
— Je crois que je comprends, oui. Et je suis triste. (À l’autre bout du fil, un sanglot qu’elle avale.) Je ne sais pas quoi te dire.
— Il n’y a rien à dire. Excuse-moi, je te parle mal. Je te remercie de m’écouter. Est-ce que je peux venir te chercher à ton garage, disons demain ? À quelle heure tu finis ?
— Demain, oui, si tu veux. Je finis à six heures.
Le garage se trouve à Mazargues, sur la route des Calanques. À six heures, la voiture de Sylvie s’arrête en face, de l’autre côté de la route. Elle n’en descend pas, Luc fait semblant de ne pas la voir, il remet la tête dans le moteur qu’il répare, mais le patron lui dit:
— Je crois qu’il y a là-bas ta copine qui t’attend. Elle t’a vu. Elle a une belle voiture. Son père doit être riche. Tu peux y aller.
Sylvie laisse sa voiture garée sur le bord de la route, et elle monte sur la moto de Luc, derrière lui. Jupe courte, le menton sur l’épaule. Celui-ci démarre. Il est six heures du soir quand il partent, il est minuit, parfois plus tard, quand ils reviennent. Le garage est alors fermé, bien sûr, la route déserte. Sylvie descend de la moto et remonte dans la voiture. Elle démarre. Luc est resté sur sa moto. Il la suit. Lentement, souplement, jusqu’au Roucas-Blanc, devant la villa.
Du temps que la grille s’ouvre, Sylvie vient l’embrasser, une dernière fois. Elle l’embrasse sur la bouche. Longuement, avec une sorte d’application. Elle se moque que sa mère ou l’une de ses sœurs puisse la voir depuis une fenêtre. Désormais, c’est à croire qu’il restera toujours, dans cette villa, au moins une fenêtre éclairée. Ils ne disent rien. Ils ne se donnent aucun autre rendez-vous. Puis Luc rabat son casque et il s’en va.
Le garçon ne comprend pas ce qu’il lui arrive. Ces nuits auront lieu quatre ou cinq fois au cours d’une année. Pas plus. Pourquoi lui ? Sylvie ne parle à peu près pas de la maladie de sa mère, mais il devine qu’elle vient le voir dans les moments les plus difficiles, ceux où elle ne peut supporter de voir personne d’autre, pas même sa mère, pas même ses sœurs, pas même son fiancé qui enseigne le droit à la faculté d’Aix-en-Provence.
Un soir, ils dînent sur une plage, au fond d’une crique. Quelques tables éclairées aux bougies, le bruit des vagues, puis soudain un orage éclate, la pluie s’abat sur eux, si bien qu’ils doivent aller s’abriter avec les autres dans le cabanon de bois peint en blanc, qui fait une tache dans la nuit.
Ils se tiennent debout au milieu des autres, à rire et à trembler de froid. D’émotion. Les épaules trempées. On leur apporte des serviettes. Ils s’essuient. 
— Essuie-moi les cheveux, oui, derrière. 
Elle lui tourne dos, elle soulève ses cheveux et lui montre sa nuque. Il frotte. Ils comptent à haute voix les secondes qui séparent un éclair du tonnerre qui le suit. Ils regardent les nuages qui se tordent et s’étirent sous la lune blanche. Du grand spectacle. Est-il offert en supplément par la direction de l’établissement ? Ils se prennent la main, ils s’embrassent au milieu des autres. Ceux-ci se tournent pour mieux les voir. Ils font des remarques en anglais. Ils applaudissent. Elle dit :
— Ma jupe aussi est trempée. Touche!
Les autres rient (le chœur). Ils vont être malades. Demain, ils auront de la fièvre. Ils ne pourront pas aller travailler. Ils connaissent alors le bonheur parfait. Et c’est, en même temps, comme s’ils entendaient le Ciel qui leur disait : 
— Voilà, vous ne pourrez pas vous plaindre, vous avez eu votre mesure. Au suivant !

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