Rosalina 14 / À l’hôpital

Puis les choses se compliquent. Sylvie explique que l’état de santé de sa mère se détériore. Qu’elle ne réagit pas à la chimiothérapie qu’on lui administre, que rien n’y fait. Le dossier a été transmis à un célèbre professeur. Il propose de la soumettre à un traitement expérimental. Ce sera celui de la dernière chance. Et, pour en bénéficier, la malade devra être admise dans le service qu’il dirige à l’hôpital de Nice.
— Ma mère ne veut pas rester seule là-bas. Et elle a peur d’y mourir. Alors, mes sœurs ont décidé que nous nous relaierons auprès d’elle, une semaine chacune. Elles ont déjà réservé une chambre dans un hôtel qui se trouve à côté. Elles ont fixé des dates. Elles ont tout arrangé. Je ne pouvais pas dire non, mais je ne sais pas si je m’en sens capable.

C’est l’été. Il fait une chaleur épouvantable. L’hôpital est au pied de la colline de Cimiez. L’hôtel se trouve deux cents mètres plus bas, sur le boulevard Pasteur. Celui-ci est raide. On n’y voit aucun commerce, seulement des arbres rachitiques, qui ne font pas d’ombre, et, un peu à l’écart, des immeubles sans charme, séparés par des parkings et de petits jardins.

Quand son tour arrive (c’est le troisième, puisqu’elle est la plus jeune des filles), elle dit à Luc : « Tu viendras me voir ? » et, dès le premier soir, en sortant du garage, celui-ci monte sur sa moto et fait le trajet de Marseille jusqu’à Nice. Deux cents kilomètres d’autoroute qu’il parcourt en une seule traite de deux heures.

À la réception de l’hôtel, on lui indique que la jeune femme a laissé sa clé. Sans doute est-elle sortie pour dîner au self-service voisin. L’enseigne lumineuse (rouge et jaune) est visible derrière le parking. Il fait jour encore. Sous le blouson qu’il ouvre, la sueur est glacée.
— Tu es fou, dit-elle quand il arrive à sa table, avec son casque sous le bras. Mais que fais-tu ici ? Je voulais juste savoir que tu penserais à moi, pas que tu viennes. C’est impossible.
— Tu n’es pas fâchée de me voir ?
— Bien sûr que non, je suis contente. Tu es tellement gentil. Pourquoi fais-tu cela ?
— Pour dormir avec toi.
— C’est vrai, nous allons dormir ensemble. Quelle chance, je ne le crois pas. Mais demain ?
— Je partirai tôt.
— Et le soir ?
— Je reviendrai encore.

Vite, il commande de la bière fraîche, un steak et beaucoup de frites. Puis, le deuxième soir, son patron lui dit :
— Demain, petit, prends ta journée. Reste là-bas.

Il remercie. Le boulevard débouche, à son sommet, sur un carrefour derrière lequel se dressent les immenses bâtiments de l’hôpital. Une ville entière, qui ne dort jamais, avec les ambulances qui entrent et qui sortent à toute vitesse, les hélicoptères qui se posent sur les toits. Et il y a là une guinguette, toute maigre, insignifiante. Les visiteurs quittent les chambres des malades pour descendre y boire un café et fumer une cigarette. Ou ce sont des malades qui attendent un rendez-vous, le résultat d’un examen. Ils reprennent souffle. Parfois, leurs mains tremblent. Parfois, des larmes coulent sur leurs joues sans qu’ils les essuient. 

Le matin, Luc quitte l’hôtel en même temps que Sylvie. Il monte le boulevard avec elle, il entre dans l’hôpital, il l’accompagne jusqu’à la chambre. Puis, juste avant que celle-ci en ouvre la porte, il l’embrasse et la quitte.
— Je t’attends à la guinguette. Quand tu veux.

Et la journée se passe ainsi. Il a trouvé à acheter, à la librairie de l’hôpital, un magazine sportif et un autre consacré aux motos. Il les lit de la première à la dernière ligne. L’après-midi, il monte visiter l’église des franciscains qu’on aperçoit au sommet de la colline. Plusieurs fois, Sylvie vient le retrouver.

Ils sont assis sur la terrasse en planches de la guinguette. Ils ont bu trop de café, ils ont fumé trop de cigarettes. Ils choisissent des jus de fruit et une part de tarte aux pommes qu’ils découpent du bout d’une petite fourchette. Quand Sylvie a repris assez de force, elle serre la main du garçon, posée sur la table. Puis elle se lève et s’en retourne vers sa mère.

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