Rosalina 15 / La rupture

Le deuxième mois, quand revient le tour de Sylvie de se trouver près d’elle, l’état de la malade s’est encore dégradé. Et un soir, Sylvie dit à Luc :
— Demain, je n’irai pas. Tu m’emmènes à la plage.
Ils se renseignent à la réception de l’hôtel d’où ils sortent avec un plan de la ville. Ils prennent un autobus qui suit la rive du fleuve côtier et qui les dépose sur la place Massena. Ils entrent aux Galeries Lafayette, montent et descendent les étages avec l’escalator, achètent des maillots et des serviettes de bain qu’ils fourrent dans un sac en toile, puis ils traversent la place et débouchent sur la mer.
Celle-ci est calme, avec un air de fête que lui procurent les baigneurs. Parmi eux circulent de petits bateaux de pêche aux coques de bois coloré, dont les moteurs produisent un crachotement paisible. Des mouettes volètent au-dessus, criaillent et piquent pour voler des poissons. L’envie leur prend de descendre aussitôt pour marcher sur les galets gris qui vous tordent les pieds et goûter à la fraîcheur de l’eau. Mais on leur a promis mieux encore de l’autre côté du port.
Alors ils gravissent la pente qui conduit au promontoire de Rauba Capeu, d’où on aperçoit l’aéroport, à l’autre bout de la baie, et ils redescendent ensuite vers les quais. Ils les parcourent en lisant les plaques des yachts somptueux, qui indiquent les villes lointaines d’où ceux-ci sont venus. Enfin, ils suivent le boulevard Franck Pilatte, large, planté de lauriers et de pittosporums, jusqu’au Club nautique et à la plage de la Réserve.
Celle-ci est au fond d’une crique, on y accède par des escaliers en ciment. Les voix des baigneurs y résonnent. Ils paraissaient se connaître tous. Leurs corps sont plus dénudés, plus bronzés et plus souples qu’ailleurs. Les plus vieux et les plus maigres montrent des postures de yoga. Seule exception, une jeune fille qui reste debout, vêtue d’un maillot une-pièce. Elle se mouille les pieds, fume des cigarettes et sa coupe au bol la fait ressembler à l’écrivaine américaine Carson McCullers. Tous ensemble ils forment un groupe d’initiés.
Quand Sylvie et Luc se sont dévêtus et qu’ils se sont baignés, ils reviennent s’installer sur les serviettes étendues comme des tapis volants qui auraient décidé de ne plus voler.
Sylvie se couche sur le ventre et décroche d’un geste vif, en se tordant les bras, les agrafes de son soutien-gorge qui s’ouvre dans son dos. Luc est assis près d’elle. Il regarde un paquebot qui sort du port et dont s’écartent les pirogues et les voiliers. Il cligne des yeux et c’est à peine s’il entend quand elle lui dit :
— À la rentrée, je pars aux États-Unis, pour un an au moins. C’est convenu avec mon père.
Il se tait d’abord. Il ne se tourne pas vers elle. Il lèche un peu de sel qui sèche sur ses lèvres, puis il finit par dire :
— Victor le sait ?
— Oui, il le sait. Il sait aussi pour nous, je le lui ai dit. Et nous avons rompu. Je l’ai dit aussi à ma mère. C’était hier. Elle se souvient de toi, et elle a souri.
Il baisse la tête. Il s’incline devant le soleil. Il cherche ses mots. Il avale sa salive. Puis il dit :
— Mais il faut que tu partes quand même.
— Oui, c’est mieux ainsi.
— Parce que je suis mécanicien ?
— Non, parce que tu es trop jeune. Et moi aussi.
Plus tard, dans la nuit, il entend qu’elle pleure. Elle se tourne vers lui, elle s’attache à lui des bras et des jambes, et elle dit tout près de sa bouche :
— Tu sais, il faudra qu’il se passe beaucoup de choses et beaucoup d’années avant que nous nous retrouvions. Nous avons commencé trop jeunes. Nous avons tout eu et tout connu avant les autres. Nous ne pouvons pas avoir plus, tu comprends ? Il ne faudra pas me poursuivre. Il ne faudra même pas m’écrire. Dis-moi que tu m’aimes.

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Commentaires

Numa a dit…
C’est très beau.

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