Rosalina 5 / Poésie à Paris

Puis, à l’automne — celui de sa dernière année de métier, l’été suivant ce sera la retraite —, Steve Malson trouve à son bureau un carton d’invitation pour une lecture que Rosalina donnera dans une librairie voisine, l’opulente et sérieuse de la rue du Poteau, tout près de la mairie du XVIIIe.

Pour bien comprendre l’histoire, il faut avoir clairement à l’esprit le cadre chronologique. Quand Steve Malson prend la direction de l’école de la rue du Mont-Cenis, il a trente ans ; quand il rencontre Rosalina pour la première fois, il n’est pas loin de la soixantaine et de quitter le métier. Durant la trentaine d’années qui séparent ces deux événements, il a écrit et publié sept romans d’aventures, signés Léon Souvestre et dont Luc Estrade est le héros ; et qu’il le sache ou non, il n’en écrira pas davantage, même s’il lui arrivera enfin de se lancer dans d’autres projets. Et entre le printemps où Rosalina est venue le solliciter dans son bureau pour qu’il inscrive Chloe, et l’automne suivant où elle donne cette lecture, ils ne se sont pas revus, ou du moins ils ne se sont pas parlé. Juste un petit signe de la main et un sourire quand Rosalina venait accompagner, le matin, ou rechercher, l’après-midi, la fille de son ami Elvin. Ce qui arrivait quelquefois, mais pas souvent, quand celui-ci avait des dates hors de Paris et qu’elle gardait Chloe, ce qui explique qu’il l’avait presque oubliée, qu’il ne s’était plus occupé d’elle. La question importante était alors de savoir ce qu’il ferait, l’été suivant, quand il prendrait sa retraite, où il irait habiter, entendu qu’il lui faudrait quitter alors son appartement de fonction. Depuis toujours il était clair qu’il retournerait dans son village près de Dijon, où ses parents avaient fini par acheter une petite maison avec un jardin, où il irait vivre à son tour et s’occuper d’eux. Et il ne voyait pas d’inconvénient à le faire, il les aimait beaucoup, et eux s’aimaient beaucoup, ce qui faisait qu’ils n’avaient guère d’autres exigences que celle de s’accompagner l’un l’autre aussi longtemps qu’il leur serait permis. Des êtres affables et souriants. Une campagne délicieuse où il pourrait faire du vélo sur le chemin de halage du canal de Bourgogne, sous les grands peupliers, où il pourrait pêcher. En revanche, au fur et à mesure que le moment approchait de quitter Montmartre, il en avait moins envie. À dire vrai, il commençait à penser qu’il ne le ferait pas. 

Et c’est ainsi qu’un soir, il s’est rendu à la librairie de la rue du Poteau. Il arrive en retard. De dehors, il entend le saxophone de Elvin, et quand il entre, la boutique est bourrée de monde. Bien une quarantaine de personnes assises, debout, serrées contre les rayonnages de livres, la plupart avec un verre à la main, ou une petite bouteille de bière, et dont l’attention est vive. Des gens curieux, séduits, amusés, passionnés. Il se fraye un passage, trouve les quelques centimètres nécessaires pour appuyer une épaule contre le rayon de philosophie (après Derrida, qu’est-ce qui vient ? Descartes, bien sûr) accepte un verre de vin qu’une main anonyme lui propose, y trempe les lèvres, comprend aussitôt (devine, mais à quels signes ?) qu’il y a là du beau monde, qu’il assiste à un événement important, comparable peut-être à certains autres qui, à New York ou San Francisco, quelques décennies auparavant, ont fait date dans l’histoire de la poésie contemporaine. Rosalina, la frêle et souriante Rosalina est chargée d’énergie. Et voilà qu’à présent, elle se lève de sa chaise et, par-dessus le saxo de Elvin, elle se remet à dire. À psalmodier. À murmurer. À scander allègrement. À crier. Et là soudain, Steve s’avise qu’elle le fait en anglo-américain, langue à laquelle il ne comprend goutte, ou peut-être un mot ou deux qu’il attrape au passage. Ne fallait-il pas s’y attendre ? N’était-ce pas évident ? Pourtant il n’y avait pas songé.

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