Rosalina 7 / Malson s’amuse

Quand un éditeur lui a proposé de regrouper les sept titres de la série Les Aventures de Luc Estrade en un seul gros volume augmenté d’un appareil critique digne du Complete Short Stories de Ernest Hemingway, Steve Malson a tout de suite accepté ; et quand le même lui a suggéré de profiter de l’occasion pour révéler sa véritable identité, il a acquiescé aussi. Cet aveu intéresserait les journalistes. Il fournirait prétexte à plusieurs interviews, on pouvait même espérer un portrait crayonné par Pierre Le-Tan en une d’un certain magazine, ce qui serait bon pour les ventes et donnerait prétexte à son auteur de s’expliquer sur la nature de son projet, et sur la manière qu’il avait eue de s’en acquitter au fil de trente années d’un travail acharné, conduit dans le plus grand secret.
— Il y a un temps pour écrire, déclarait Steve Malson, il y a un temps pour publier, et il y a un temps pour commenter ce qu’on a écrit et publié.
Il ajoutait pourtant que, d’une part, le seul nom de Léon Souvestre devait figurer en couverture du livre et que, d’autre part, il en finirait ainsi avec Les Aventures de Luc Estrade.
— Je n’ajouterai plus aucun épisode aux Aventures de Luc Estrade, affirmait-il, et je ne publierai plus rien sous le pseudonyme de Léon Souvestre.
Cette formule apparement définitive était à prendre à la lettre. L’avenir montrerait qu’elle avait son envers, qui signifiait de la part de Steve Malson, primo, qu’il n’excluait pas d’écrire et publier d’autres livres hors Les Aventures de Luc Estrade sous son vrai nom ou sous un autre nom d’emprunt ; secundo, qu’il n’interdirait pas à d’autres écrivains d’ajouter aux Aventures de Luc Estrade, pourvu qu’ils le fassent sous le pseudonyme de Léon Souvestre.
On sait en effet que cette seconde possibilité a été très vite envisagée, et avec quel succès, puisqu’on en est aujourd’hui au numéro quarante-trois de la série, et que le suivant devrait paraître à temps pour figurer, parmi les traditionnels cadeaux de Noël, sous les branches des sapins, en complément ou en alternative au dernier Blake et Mortimer.
— Que de plus jeunes et plus talentueux que moi, aient envie d’ajouter à l’œuvre de Léon Souvestre, rien ne me satisferait davantage. J’ai écrit en imitant ce que mes maîtres avaient écrit dans le passé, pour prolonger leur entreprise, dans le but de radicaliser un certain nombre de leurs procédés, et je suis persuadé qu’on peut aller plus loin encore.
Décidément, il s’amusait ! Et, parmi les premières questions qui lui ont été posées au moment de cette parution, les plus fréquentes concernaient ses personnages. On voulait savoir :
— Sont-ils tous uniquement repris de la tradition du roman d’aventures, dans laquelle en effet il n’est pas difficile de leur trouver des modèles ? Ou sont-ils, pour certains d’entre eux au moins, inspirés par des personnes réelles, que vous avez rencontrées ?
Steve Malson adorait cette question. Elle touchait au cœur de son travail d’écrivain, en tant qu’il interrogeait la distinction entre fiction et réalité. Et elle lui offrait en outre l’occasion de raconter une histoire qui lui tenait à cœur.
— Pour peu que vous m’ayez lu, vous vous souvenez sans doute de l’inquiétant personnage nommé Ladislas Mieszko, le prétendu sacristain de la cathédrale Saint-Bénigne de Dijon, qui apparaît ici et là dans plusieurs volets de la série, associé à des crimes inexpliqués, commis aux petites heures de la nuit, dans les rues voisines, avant de prendre toute sa place et d’être confondu dans l’avant dernier tome intitulé J’ai vu la nuit. Eh bien, je suis en mesure de vous révéler aujourd’hui que je n’ai pas écrit une seule ligne le concernant sans songer à un ami africain qui était sacristain de l’église Notre-Dame de Clignancourt, place Jules Joffrin, à deux pas de notre école, et qui était le plus lumineux et le plus charmant des hommes. Et doté d’un humour !

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