Rosalina 8 / Émile, le sacristain

Émile Taoudera arrive de son pays avec un solide bagage universitaire en sciences politiques, qu’il souhaite couronner, en France, par un diplôme du niveau le plus élevé. Sa famille est alliée à celle d’un président nouvellement déchu par une junte militaire. Celle-ci se donne pour but de réduire une faction indépendantiste qui a pris le pouvoir dans une partie du pays, après quoi elle promet d’organiser des élections. Le président déchu ne doute pas de revenir alors au sommet de l’état et il a promis à Émile Taoudera de l’appeler aussitôt à un rang de ministre. Pour l’heure, Émile laisse au pays une femme et un enfant et il doit vivre, en France, avec une bourse des plus modestes. Baptisé, formé par des jésuites, il fréquente à Paris une amicale d’étudiants catholiques. Ceux-ci s’émeuvent de sa pauvreté. On l’aide comme on peut. Au bout de quelques mois, on lui signale une église qui recrute un sacristain. C’est celle de Notre-Dame de Caulaincourt, dans le XVIIIe, où elle fait face à la mairie d’arrondissement. Émile se présente au curé et il obtient le poste qui lui vaut, outre une maigre rémunération, la mise à disposition d’un studio dans une rue voisine.

Émile est ravi de l’aubaine. Il s’acquitte de sa tâche avec ponctualité et une indéfectible bonne humeur, mais une année se passe, il doit renouveler son visa, et là les choses se compliquent. De récentes dispositions administratives réduisent les possibilités d’accueil. Émile craint de devoir partir sans avoir obtenu son diplôme. Avec cela, dans son pays, la situation a empiré. La junte militaire adopte une politique de plus en plus répressive. Les partisans de l’ancien président sont maintenant pourchassés et, à peine retourné là-bas, il pourrait être mis en prison.

Il s’ouvre de cette situation au curé. Celui-ci l’écoute, réfléchit et soudain son visage s’illumine.
— Tu sais, Émile, ce monsieur grand et mince que nous voyons si souvent à la messe du matin, même quand il neige, même quand il fait nuit encore…
— Oui, eh bien ?
— C’est le préfet.
— Le préfet ?
— Je t’assure. Il habite avenue Junot, au numéro 15, dans cette si jolie maison blanche que Adolphe Loos a fait construire pour le poète Tristan Tzara. Il m’y invite à déjeuner, chaque année, au dimanche de Pâques. Je vais te présenter à lui, la prochaine fois qu’il vient, et nous verrons ce qu’il dit.

Quelques jours plus tard, Émile se présente dans les bureaux de la préfecture, au service de l’immigration. La file d’attente est interminable. Au bout d’une heure, il interpelle un fonctionnaire qui passe, un dossier sous le bras, et d’une voix un peu forte, il lui dit :
— Monsieur, je ne peux pas attendre plus longtemps, je dois rencontrer le préfet.
— Monsieur, baissez la voix s’il vous plait, vous serez reçu à votre tour. Nos guichets sont ouverts jusqu’à ce soir.
— Pardon monsieur, mais je n’attends pas d’être reçu à un guichet. Je vous prie de m’annoncer à Monsieur Henri Decourvier, le préfet lui-même.
— Mais, Monsieur, vous n’y pensez pas…
À ce moment, Émile Taoudera sort de sa poche une carte de visite qu’il remet au fonctionnaire. Celui-ci la regarde. Non seulement il s’agit d’une carte de visite personnelle mais le préfet y a ajouté un paraphe de sa main, à l’encre bleue. Le fonctionnaire disparaît avec. Il revient un moment plus tard, et il dit :
— Monsieur Taoudera, le préfet vous attend. Veuillez me suivre. 
Une bonne demi-heure plus tard, le préfet le raccompagne à la porte. On se retourne sur leur passage, non pas que le public les reconnaisse, mais Émile raconte on ne sait quelle histoire, toujours de sa voix un peu forte, en faisant de grands gestes, et le préfet paraît aux anges. La conversation se poursuivit sur le trottoir où, avant de se séparer, ils fument une cigarette. Et, quelques semaines plus tard, Émile est reçu, avenue Junot, en même temps que le curé. Durant ce repas, il se montre brillant, cocasse, espiègle, si bien que sa réputation de conteur se répand, et que d’autres familles de la bourgeoisie montmartroise veulent les avoir à leurs tables, le curé et lui. Leur agenda se remplit.

Un jour le directeur des établissements Sainte Ursule — Louise de Bettignies lui fait savoir qu’il recherche un professeur de latin pour ses élèves de collège. Émile répond qu’il a fait du latin, en Afrique, chez les jésuites, quand il était enfant. Il se remet à l’étude, dans son studio de la rue Duc, avec la même ardeur qu’il met dans tout ce qu’il fait, et, à la rentrée, il devient professeur.

Aujourd´hui, sa femme et son enfant l’ont rejoint. Émile Taoudera est devenu une légende parisienne. Il joue un rôle important à la direction du Samusocial. Mais on se souvient de ses débuts.

Le curé était de stature imposante, il portait une cape noire, une canne et un béret. Invariablement, avant de se rendre dans les vastes appartements où on les invitait et où ils rencontreraient des personnes opulentes, il achetait une boîte de gâteaux à la crème qu’il tenait par un fil et brinquebalait, dans les rues en escaliers, sans trop de précaution. Émile sautillait près de lui comme on imagine Sancho Panza près de Don Quichotte, et durant tout le trajet, avec la même verve, il parlait de ses études, de son pays, de ses élèves, de sa femme et de son enfant auxquels il ne manquait pas d’envoyer de l’argent, mais aussi de telle vieille paroissienne à qui il apportait de la soupe, le soir. Et le curé, en soufflant bruyamment, approuvait de la tête. 

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