Bon Voyage

La façade de l’école s’étend le long de la Route de Turin, à la sortie de Nice, comme un mur de prison. Les camions filent à vive allure et les hauts immeubles qui la bordent n’ont aucun charme ; ils ont été construits là, selon les normes les plus économiques, dans le seul but d’y loger le plus grand nombre de familles, presque toutes étrangères, et des gens du voyage, et ils forment une haie de géants blafards, pas malins, capables de prendre dans la nuit des airs franchement sinistres et presque menaçants. J’y ai été instituteur à partir de l’automne 1979. Et, à cinquante mètres de l’école, se trouvait un bar-tabac, qui n'existe plus aujourd'hui, où nous étions deux à courir pour boire un café et fumer une cigarette, chaque fois qu’une récréation surveillée par d’autres collègues nous donnait l’occasion de nous échapper. Et mon ami d’escapades s’appelait Fernand. Pas le temps de s’asseoir, nous restions debout au comptoir au-dessus duquel était fixé un écran de télévision. Les regards de tous les clients étaient levés vers lui, pour voir s’y succéder des clips de chansons orientales, où la chanteuse se déhanchait, vêtue de voiles couleurs pastel, et sur lequel s’affichaient aussi, de loin en loin, de résultats de loteries et de courses hippiques. Enfin, entre deux cigarettes, à côté de sa tasse à café, mon ami faisait signe au patron de lui servir un petit verre de marc de Provence ou de calvados. Et puis, vite, nous courions retrouver nos élèves. 

Derrière sa façade, l’espace de l’école ne manquait pas d’un charme faubourien. Les cours de récréation étaient ombragées d’eucalyptus et elles s’étendaient jusqu’à une ligne de chemin de fer, peu fréquentée, que dominait un flanc de coteau planté de cabanons, de figuiers et de cages à poules. Ce modeste paysage, que nous apercevions depuis les fenêtres de nos classes, tandis que nous dictions quelque extrait d'Anatole France à nos élèves, nous donnait des envies de départs. De poser le manuel scolaire sur le coin d’une table pour courir jusqu’au train, sauter dans un wagon de marchandises et nous laisser emporter où qu’il aille. Si nous arrivions trop tard pour ce train, il y en aurait un autre qui le suivrait, et peu aurait importé la destination. Et mon ami en avait plus envie que moi. Dans le quartier nord de Nice, qui était un autre monde, j’avais une femme et un tout jeune enfant qui m’attendaient. Je leur appartenais. Ils me rattachaient aux choses réelles. Tandis que Fernand habitait chez sa mère. Il était grand, large d’épaules, les cheveux longs qui bouclaient dans le cou, la moue dédaigneuse et le menton provocateur de celui qui a fait la route, si ce n’est de la prison. Il avait pour passion de séduire le plus grand nombre possible de jeunes institutrices dans l’année où celles-ci obtenaient leur premier poste, et il jouait de la guitare et il chantait des chansons terriblement mélancoliques, de Jacques Brel ou de Léon Ferré, partout où on l’invitait, sans cesser de fumer, ce qui lui faisait cligner de l’œil et rater des accords, et toujours avec le même petit geste au-dessus de son verre pour réclamer que de nouveau on le remplisse.

Un soir, il nous a invités à dîner dans le logement d'une jeune institutrice chez qui il s'était installé, et je crois me souvenir qu'un bébé dormait dans une chambre pas très éloignée du salon où nous regardions Voyage au bout de l'enfer de Michael Cimino dont mon ami avait, tout exprès pour l'occasion, loué la vidéocassette.

Puis, j'ai appris qu'il avait quitté l'enseignement, et je me suis imaginé qu'il devait être plus heureux dans la salle des machines d'un cargo rouillé, ou à tenir un hôtel sur un île du Pacifique balayée par le vent. Mais je me trompais sans doute. Le fait est qu'Annie l'a reconnu, quelques années plus tard, dans le personnage d'un marchand ambulant. Il se trouvait, près de sa camionnette, sur une place de Saorge où elle était en vacances avec nos enfants. Leurs regards se sont croisés. Ils ne se sont rien dit. Et depuis, je n'ai plus de nouvelles.

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