3, La hauteur de nos exigences

J’ai vu de très jolies choses dans les écoles et les collèges, tout au long de ma carrière, et j’espère que le travail que j’entreprends ici me permettra d’en découvrir de nouvelles. Mais il existe un mauvais pli qui traverse l’école dont il faut que je parle. Un trait profondément néfaste, qui est induit par l’institution elle-même et que la plupart des enseignants, hélas, reconduisent, à certains moments au moins, de manière presque inévitable. Moi-même, je n’y ai pas échappé. Je l’évitais par instinct, mais pas toujours. Il m’a fallu très longtemps pour prendre conscience du caractère pervers de cette manière de faire, vis à vis des élèves, que tout me portait à considérer comme normale. « Comment voulez-vous que les élèves avancent si vous ne procédez pas ainsi », voilà ce que je croyais entendre et à quoi j’obéissais, pour la bonne raison que c’était la façon dont on avait procédé avec moi, lorsque j’étais élève, et parce que la plupart de mes autres collègues, pour ce que je pouvais en juger, procédaient ainsi. « Comment voulez-vous que vos élèves progressent si vous ne montrez pas exigeant à leur égard ? » mais les années ont passé, et c’est peut-être là, sur ce mot d’exigence, que tout a basculé.

En France, on prend pour argent comptant l’exigence du professeur à l’égard de ses élèves, comme on prend pour argent comptant la haute ambition de l’institution elle-même. On se soucie de ce qu’on prétend enseigner : « Faut-il, oui ou non, évoquer la bataille de Marignan ou les anciens royaumes d’Afrique avec les élèves des écoles élémentaires ? » (On l’imagine mal, mais il existe des personnes très sérieuses qui se réunissent à Paris, dans des bureaux du ministère, pour discuter de ce genre de questions.) On se soucie beaucoup moins de ce que les élèves apprennent dans la réalité. Bien sûr, les enquêtes se multiplient, mais qui les lit et qui les croit ?

Il m’a fallu longtemps, mais un jour je me suis aperçu qu’en fait d’exigence, nous acceptions les travaux les plus médiocres. Que la plupart de nos élèves écrivaient mal, comptaient mal, lisaient mal, et que nous le tolérions. Que nous acceptions qu’un trop grand nombre d’entre eux vivent dans nos classes, mois après mois, année après année, avec la conscience de mal faire. Qu’à l’école, ils apprenaient surtout à en prendre leur parti, à ne pas trop s’en soucier. Pour nous, la médiocrité des travaux rendus par nos élèves, la faiblesse de leurs performances en lecture notamment, nous désolaient. Elles nous affligeaient ; on s’en plaignait, le soir, à la maison ; mais pour eux, une telle situation n’était -elle pas beaucoup plus désagréable encore, et préjudiciable pour le reste de leur vie ? 

Un jour, je suis tombé sur de très belles lignes d’Edmond Jabès dont le sens a germé dans mon esprit. Elles disent ceci : « Ceux qui s’appliquent à bien former leurs lettres, dont les mots sont scrupuleusement dessinés, sont des êtres comblés. Ils dorment et s’éveillent dans des palais. Les autres sont des êtres tourmentés. Leur univers est informe, sujet à mille interprétations, prétexte à toutes les métamorphoses. »

Dans ces malheureux « tourmentés », dont l’ « univers est informe, sujet à mille interprétations », j’ai reconnu mes élèves, au moins une partie d’entre eux, et je me suis demandé au nom de quoi je leur imposais ce tourment de devoir se considérer eux-mêmes comme de « mauvais élèves ». Et une fois la question clairement posée, il devenait facile de trouver la réponse. J’en arrivais là, visiblement, en réclamant de leur part des tâches qui étaient presque toujours trop difficiles pour eux. Qu’ils ne pouvaient pas réussir, du moins pas dans le temps imparti, pas sans que je vienne à leur secours, que je les aide ou, à la place de moi, un camarade plus habile. Je les avais mis, à proprement parler, en situation d’échec — et cela, non pas de façon exceptionnelle, mais de la même manière que je faisais jour après jour, en m’en tenant aux programmes officiels, en tournant une à une, avec l’esprit tranquille, les pages du manuel scolaire.

L’institution affiche ses exigences en publiant des programmes officiels. Ceux-ci sont à la hauteur de l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes, de la vieille et riche nation dont nous serions chargés de transmettre la culture, en même temps que de développer chez chacun de nos élèves ce fameux « esprit critique » dont Molière et les philosophes du dix-huitième siècle furent les hérauts, et la Révolution de 1789, l’heureuse conséquence. Mais, face à ces idéaux, notre mode d’enseignement, basé sur la leçon collective, maintient de force la tête de nos élèves, plusieurs heures par jour, dans des cahiers personnels qui ne sont, pour la plupart d’entre eux, que des taudis. @@@@Bien souvent nous croyons épargner l’amour-propre des intéressés en ne les notant pas ou en leur ajoutant des points. Nous prenons soin de nous adresser à eux avec respect et bienveillance. Certes, fort heureusement, nous n’en sommes plus à l’époque du bonnet d’âne, ou à celle des remarques blessantes prononcées devant tous les camarades, au moment de la remise des copies. Du moins, est-il permis de l’espérer. Mais ne nous y trompons pas : ce respect de surface que nous montrons ne fera pas croire à celui qui a échoué qu’il aurait réussi. Il ne dispensera pas ce dernier d’éprouver de la honte du découragement et, à force, de la colère. Surtout, il ne l’aidera pas à beaucoup progresser.

Si l’attitude indulgente que nous montrons aujourd’hui à l’égard des élèves en difficulté a un effet, c’est celui de maintenir un calme relatif dans la plupart de nos établissements, où la réelle hétérogénéité des aptitudes est niée par une organisation uniquement basée sur les niveaux d’âges, et où les objectifs d’apprentissages sont fixés en fonction de ceux-ci, et seulement d’eux. Elle permet de sauver les apparences, de nous en tenir à une légende qui veut que les aptitudes de tous les élèves, dans toutes les disciplines, soient grosso modo les mêmes aux mêmes âges — légende prétendument égalitaire, qui a pour conséquence réelle d’entrainer tous les élèves dans une compétition de fait, incessante, à laquelle ils sont contraints de participer, qui est ouverte en même temps dans tous les domaines d’apprentissage, et qui ne se referme jamais. Une légende qui ouvre la porte, en outre, aux remarques, aux reproches, aux observations, à la convocation des parents, en même temps peut-être qu’à celle de l’assistante sociale et du psychologue scolaire. Car si, en effet, tous les élèves ont grosso modo les mêmes aptitudes, alors comment peut-il se faire que le vôtre réussisse si mal ?




Commentaires

Anonyme a dit…
* "argent comptant"
Dvorah a dit…
A l'époque de ma formation d'enseignante (les années 80), longue et remplie de stages dans des lieux divers, je me suis rendue compte à quel point l'école est le lieu d'un ennui profond, celui des élèves, mais aussi celui des enseignants. L'exigence dont tu parles voudrait nous faire croire que l'école n'est pas un lieu de plaisir.
J'ai lutté contre cela toute ma carrière. D'abord dans le primaire où mettre l'élève au centre des apprentissages ne consistait pas à l'évaluer à tout va pour le remplir de tout ce qu'il sait ne pas savoir, mais pour créer pour chacun, et pour la classe, un lieu de vie, donc un lieu de plaisir, celui d'apprendre, d'apprendre avec beaucoup d'énergie et d'effort, mais avec plaisir. Donner du sens à tout c'est créer des formes pour cela : apprendre pour créer des activités qui ont un sens de communication journal, (un vrai journal, qu'on vend, qu'on diffuse), création de textes pour d'autres classes, échanges, correspondance; sans jamais gommer le plaisir : créer pour jouer aussi, découvrir le plaisir de lire, d'écrire. Mais en donnant de l'effort, de la régularité : j'avais créé des gammes, courtes mais répétitives, comme pour les musiciens, et je me suis aperçue que mes élèves adoraient cela finalement; mais aussi parce que faire des efforts, c'est aussi parce que l'on peut les mesurer, parce que l'exigence, c'est de progresser, même très lentement, même un peu; j'avais créé tout un système d'autoévaluation, d'histogrammes, prendre de la confiance, c'est la clé, et c'est aussi la clé de l'estime de soi.
Cette démarche n'a pas été évidente pour d'autres que mes élèves, même au sein des maîtres-formateurs. La plupart des parents , et des collègues aussi, voient avec défiance des gens qui sont trop heureux, grands ou petits, qui prennent du temps pour construire, où tous ne font pas la même chose en même temps. Après de nombreuses années, lassée de toujours devoir me justifier, je suis retournée en maternelle, où le plaisir n'était pas nié, où les arts avaient toute leur place, et où les parents pensaient que tant que leur enfant mangeaient à la cantine et dormaient à la sieste tout ne pouvait qu'aller bien. Dans mes dernières années, cette soif administrative de l'évaluation et des savoirs fondamentaux a descendu tous les niveaux de l'école jusque tout en bas, et l'ambiance générale à bien changé, pendant qu'en même temps le niveau général devenait catastrophique. Je crois que mon arrivée au temps de la retraite a sauvé ce qui restait de mon moral pédagogique ...
je souscris à ces paroles. Cette perte d'exigence est néfaste pour tout le monde et se retrouve à tous les niveaux de la société actuelle. Elle finira par la tuer. J'ai constaté la même chose avec le recrutement des orthophonistes. Nous baissons le niveau d'exigence en supprimant (pour des raisons économicopolitiques douteuses) et nos étudiantes et futures collègues apprennent à se satisfaire du peu, du moins bien... C'est triste et terrible.

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