Les vraies richesses

La bouquinerie de Michel Teisseire se trouve à Grasse, au 30 de la rue Amiral de Grasse, et on n’imagine pas que davantage de livres puissent être réunis dans un si petit espace. Il y en a partout, de tout genre, c’est à peine si on peut circuler parmi eux. Pas vraiment classés — encore que le grand et distingué monsieur qui vous accueille saura, presque à coup sûr, aller quérir celui, introuvable ailleurs, que vous aimeriez à tout le moins feuilleter (sur Amazon, on achète mais sans avoir pu toucher, sans avoir reniflé l'odeur du papier et vérifié son état de conservation). Il saura dénicher l’oiseau rare là où il se sera caché, pourvu qu’il ne l’ait pas vendu la veille. Mais les livres ici ne sont pas entassés non plus, comme de vieilles automobiles cabossées le seraient dans un casse. Dans cette boutique à l’ancienne, chacun conserve sa dignité. Son intégrité morale autant que matérielle.

Le maître du lieu a pour auteur favori Jean Giono, et il montre en effet dans son allure quelque chose du berger, celui à la vigilance duquel aucun mouton n’échappe, et qui court à la recherche du premier qui s’éloigne, qui menace de s’égarer et de tomber dans un ravin, sans tenir compte des autres, les gentils, les sages, que le chien suffit à surveiller. Il s’élance après le ravi, le distrait, que ses pas portent au hasard, et cela jusqu’à ce qu'il le retrouve enfin et le ramène au troupeau, juché sur ses épaules. En sortant de chez lui, vous songerez qu’il les sait tous par cœur, en même temps qu’il a l’œil sur chacun. Et vous vous serez aperçu aussi que, sur chacun ou presque, il peut raconter une anecdote.

À me lire, vous vous demandez : « S’il possède de si jolis livres, ce monsieur, pourquoi donc n’en dresse-t-il pas le catalogue ? Il lui suffirait ensuite de le publier en ligne, et ainsi nous pourrions choisir à distance ceux qui nous intéressent et les lui commander par la poste. » La position se défend. On sait que certains s’enrichissent avec. Mais songez que si vous ne faites pas le voyage de Grasse, et si vous ne poussez pas la porte vitrée de la boutique en question, vous n’entendrez pas Monsieur Teisseire vous parler comme il sait faire des livres et de leurs auteurs. Il ne vous racontera pas à leur propos de ces histoires instructives, comme celles que racontaient certains maîtres d’école, avant que leur nouvelle fonction consiste à remplir des grilles d’évaluation pour les envoyer au ministère qui, en retour, leur explique comment ils doivent apprendre à lire aux élèves ; et ainsi vous ne saurez jamais ce que c’était que lire, avant que le livre ne devienne un produit industriel et qu’il se vende aux rayons des supermarchés, entre les vêtements pour bébé, la viande à prix réduit, et les barbecues d’appartement.

Samedi, il m’a raconté celle-ci. Monsieur Teisseire, comme beaucoup d’autres à Grasse, travaillait dans la parfumerie ; mais sa passion, c’étaient les livres. Et en 2001, alors qu’il n’est plus un jeune homme, il décide d’ouvrir sa propre librairie d’occasion, dans cette rue qui monte et qui tourne comme en rêve, près du Musée international de la parfumerie dont le voisinage lui convient si bien — de très jolies dames en sortent, le soir, élégamment vêtues, et remontent la rue en faisant claquer leurs talons. Et donc il faut qu’il lui trouve un nom. Alors, il va chercher parmi les titres de son auteur favori, et il choisit Les Vraies Richesses, qui est celui d’un livre paru en 1936. Puis, les années passent, comme elles ont l’habitude de faire, jusqu’au jour où, par hasard, notre Grassois apprend qu’une autre librairie portant le même nom existait à Alger, au 2 bis de la rue Charras, aujourd’hui rue Hamani, voisine des facultés, et qui n’était autre que celle du célèbre Edmond Charlot, premier éditeur d’Albert Camus, auquel il n’aura manqué que de disposer d’une réserve de papier suffisante, en 1941, pour publier L’Étranger, raison pour laquelle il dirigera son ami vers Gallimard. La gloire ni la richesse ne lui étaient destinées. Il meurt en 2004, à Pézenas, presque aveugle, dans un relatif dénûment, après avoir passé sa vie à faire dialoguer les cultures arabo-musulmane et française. Depuis, en 2017, un livre a été publié, dédié à la mémoire de ce monsieur. Il s’intitule Nos richesses. Son auteure, Kaouther Adimi, est algérienne, née en 1986. Je vous avoue que je ne l’ai pas lu. J’en ignorais l’existence jusqu’alors. Il est des jours ainsi où on se découvre des amis, lointains ou proches, vivants ou morts, qui étaient précisément ceux dont on avait besoin.

Je suis ressorti de la boutique de Michel Teisseire avec deux livres en format de poche, L’homme doré, de Philip K. Dick (4 €) et Sur la route, de Jack Kerouac (4,5 €). Aujourd’hui je me promène dans la campagne, de l’autre côté de la frontière italienne, où j’ai emporté le Kerouac. Céline et Pierre, qui me reçoivent, ont leur maison à Ranzo, au-dessus d’Albanga. Après avoir posé mon bagage, je continue en voiture jusqu'à Pieve du Tecco. Ici, la rue principale est bordée d’arcades, sous lesquelles des étaux de produits alimentaires, de vêtements et de matériels de montagne s'exposent dans l'ombre et la fraîcheur. À la Panetteria Odetto (Via de Filippi, 1), on trouve, faits à la main, les amaretti les plus délicieux et les mieux conformes à ce que, dans mon enfance, à Nice, on appelait des macarons — moelleux au cœur et croustillants autour. J’en achète cinq pour 2,5 €.




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