Modianesques

Pour bien faire, il faudrait lire Patrick Modiano dans des livres qu’on rangerait au fur et à mesure dans sa bibliothèque, et qu’on conserverait sans jamais les donner ni les prêter à personne. Des livres dans lesquels on soulignerait des phrases, dont on utiliserait les marges et les pages blanches pour toutes sortes d’indications, concernant le texte lui-même mais aussi le moment, le lieu et les conditions où on le lit. On pourrait même y glisser des photos, des tickets de métro, des lettres. Ce n’est pas ce que j’ai fait, et je le regrette, ou peut-être que non, au contraire, il faut accepter de se perdre. Quand j’ouvre un livre de Patrick Modiano, il m’arrive souvent de me demander si je ne l’ai pas déjà lu, et même quand c’est le cas, je ne m’en aperçois pas tout de suite mais seulement au bout de trente ou cinquante pages. Et même alors, je crois soudain me souvenir d’une scène, ou seulement d’un personnage, ou seulement d’un endroit qui y est évoqué, mais pas de beaucoup davantage. L’histoire s’est effacée. Elle tenait à peine. Et, dans mon trouble, parce que c’est alors comme si j’étais pris de vertige, je me demande si ce n’est pas Patrick Modiano lui-même qui a raconté deux fois la même scène, convoqué deux fois le même personnage, évoqué les mêmes lieux, dans des livres différents, au gré d’histoires qui n’étaient que le prétexte de les entendre encore, de les jouer encore, de les faire revivre.


Des phrases de Patrick Modiano résonnaient dans ma tête, comme si elles avaient été dites et répétées par une radio. Je rédigeais alors une petite note à propos d’un ami disparu, en songeant que si je la publiais sur mon blog, certains de mes lecteurs qui ont côtoyé le personnage sauraient le reconnaître, en dépit de ce que j’ai changé son nom, et qu’ils seraient en mesure peut-être de me donner de ses nouvelles. Et les phrases de Modiano dont je me souvenais disaient à peu près cela, qu’on écrit pour émettre des messages sonores dans la nuit, donner des noms, des descriptions, d’anciennes adresses, avec l’espoir que ces indications parleront à quelqu’un et qu’il vous répondra. Et je me souvenais aussi que ces phrases figuraient dans un roman dont l’action se situe dans une ville exotique où la chaleur est écrasante et d’où on voit la mer. Or, il ne s’en trouve qu’un dans l’œuvre de l’auteur, dont l’action se déroule ailleurs qu’à Paris, en Savoie ou sur la Côte d’Azur, mais j’avais oublié son titre. Un seul, en tout cas, que j’avais lu, mais lequel? Il a fallu que je consulte un carnet pour le retrouver. Je n’ai pas eu trop de mal. Il s’agissait de Vestiaire de l’enfance, que j’ai lu ou relu il y a quelques semaines à peine, puisque c’était au mois de janvier, à Paris, où je séjournais, rue du Mont-Cenis. Je n’en étais pas moins troublé. Ce titre, Vestiaire de l’enfance, conviendrait à beaucoup d’autres romans de Patrick Modiano, mieux qu’à celui-ci. Il n’évoque en rien cette ville lointaine dont on se dit qu’elle pourrait être Gibraltar. Et tout de suite, j’ai voulu retrouver le livre, pour y pointer ces phrases, mais il n’était pas avec les autres dans ma bibliothèque, et du coup je me suis souvenu qu’il était resté à Paris. Et ce matin, dès l’heure d’ouverture des librairies, je suis allé en acheter un exemplaire, dans la collection « Folio » où il est si facile et agréable de les lire, et je l’ai maintenant près de moi, posé sur un tabouret, à côté de l’iPad où j’écris.

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On ne se souvient pas, ou on se souvient mal de l’histoire qui nous a mis en présence de tel personnage, puis qui a fait que le même personnage a disparu de nos vies. Un jour, il était là, un autre, il n’y était plus. Et quand il parlait, le souvenir nous dit bien qu’il parlait, on le voit bouger les lèvres et les bras, mais c’est comme s’il le faisait derrière la vitre épaisse d’un studio qui ne laisse passer aucun son. On n’entend rien de ce qu’il dit. Et même si soudain on ouvre la porte du studio, on entendra quelques paroles mais on n’en comprendra pas le sens. Celui-ci nous échappe. On est capable de décrire les scènes, les lieux et la manière dont les personnages se déplacent dans ces lieux, mais les raisons pour lesquelles ils le font restent tout à fait hors de notre portée. On s’imagine qu’à la fin, les choses deviendront plus claires, on voudrait le croire, mais non. Le roman se terminera comme il a commencé, sans qu’on y comprenne rien. Il restera seulement, imprimées dans notre mémoire, des images souvent très belles, la proximité d’un corps dans la nuit, avec la fenêtre ouverte qui laisse percevoir le bruit de la mer, peut-être celui d’une averse juste avant les premières lueurs de l’aube, peut-être les cris des oiseaux, et puis ce sera tout.



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