1. Plus d'écoles

Notre système éducatif est calaminé, voire calamiteux. On le juge et on le défend aujourd’hui comme Jean-Paul Sartre et bien d’autres jugeaient et défendaient l’Union Soviétique dans les années 60, non pas pour la réalité de ce qu’il montre mais pour les idéaux qu’il est censé représenter. Il est incapable de réduire les inégalités, au contraire, il les creuse. Il ne donne guère le goût d’apprendre à ceux qui ne l’acquièrent pas dans leurs familles. Il échoue à enseigner la langue, surtout à ceux de ses élèves qui viennent de l’étranger. Il provoque, chez les élèves et les professeurs, de la fatigue, des phobies, du découragement, des souffrances psychiques. Il ne renforce pas le lien entre l’enfant et sa famille, souvent il le distend. Il ne protège pas assez bien, ni les élèves, ni les professeurs, contre la violence. Il ignore des pans entiers de notre culture contemporaine. Les décennies passent, les ministres se succèdent, les dispositions nouvelles s’expérimentent et se contredisent sans rien améliorer. Au contraire, la situation se dégrade. Au point que nous devons nous convaincre que ces tristes résultats ne tiennent pas à quelque trait de fonctionnement qu’il serait possible de réformer mais bien au fait que l’École, dans notre pays plus que dans aucun autre, s’est constituée en système unique, centralisé et prétendument égalitaire.

Notre système éducatif a la passion de la norme et du « Pour tous ». Il en veut et il en met partout. Il nous condamne à chercher le salut dans l’uniformité, qui est un fantasme totalitaire, plutôt que dans la pluralité, la diversité et l’invention.

La plupart d’entre nous connaissent ces discussions entre adultes qui débouchent à un moment ou un autre sur la question de l’École, et nous savons comment elles se déroulent. Des témoins s’expriment, qu’ils soient élèves, parents ou professeurs. Ils disent les difficultés de tous ordres qu’ils rencontrent dans leurs rapports avec l’institution, parfois l’authentique souffrance qu’ils endurent, et d’autres les écoutent en hochant la tête. Avec indulgence. De la même manière qu’on écoute quelqu’un qui se plaint de troubles du sommeil, de l’appétit ou de l’humeur.

Leur parole n’est pas mise en doute et on consent à répondre qu’en effet, une telle situation n’est pas acceptable, qu’il serait indispensable de l’améliorer, mais quant à savoir comment s'y prendre, personne ne veut se prononcer. La charge de travail des professeurs est si lourde, on peut si peu compter sur l’aide des parents, et puis les jeunes passent beaucoup trop de temps devant les écrans. Voilà ce qui se dit. Alors, on change de sujet. Et puis, d’ailleurs, n’en a-t-il pas été toujours ainsi ? Ou si le propos se prolonge, parce que le constat paraît trop accablant, que les témoins se font trop précis, trop pressants, il se trouve toujours quelqu’un dans l’assistance pour rappeler les fondamentaux. Pour « remettre les pendules à l’heure », comme on dit. Pour déclarer que, bon gré mal gré, l’École reste un des fondements majeurs de notre République une et indivisible, et que si on veut corriger ses défauts inhérents à un fonctionnement institutionnel de si grande envergure, il n’en convient pas moins de la protéger contre ses ennemis qui sont nombreux, et aussi de lui accorder davantage de moyens. 

La boucle est alors bouclée. L’École tire prétexte de ses mauvais résultats pour réclamer davantage de moyens et plus de pouvoir sur les gens.

Il existe dans notre pays, un décalage prodigieux entre la mission que l’École prétend accomplir, et qui correspond aux idéaux de la République, et ce qu’elle réalise dans les faits. Un fossé infranchissable entre, d’une part, ses objectifs, hérités du dix-neuvième siècle, desquels on souhaite ne rien rabattre, dont il s’agit au contraire de les étendre à des savoirs nouveaux (le numérique) ainsi qu’à des problématiques sociétales sur lesquelles, jusqu’à présent, l’École n’avait pas à intervenir, et qu’il paraît impossible aujourd’hui d’éviter (celles, par exemple, concernant le réchauffement climatique ou la question du genre), et, d’autre part, la profonde insatisfaction dont témoignent non seulement son public mais les acteurs eux-mêmes.

Cette contradiction saute aux yeux de chacun. Et pourtant la plupart d’entre nous font grâce à l’École des résultats médiocres qu’elle obtient, du malaise qu’elle provoque, pourvu que les intentions demeurent aussi nobles qu’elles l’ont toujours été. Et cela signifie qu’à aucun moment, les dysfonctionnements de l’École ne sont rapportés au système lui-même. Dans l’esprit des français, ceux-ci restent toujours accidentels, contingents, alors qu’il paraît raisonnable de penser qu’ils en sont, au contraire, dans une large mesure, la conséquence directe. 

L’École échoue. Et plus elle échoue, plus la place qu’elle occupe dans notre société s’étend, et plus il devient tabou d’interroger la pertinence de sa forme unifiée, rigide et pyramidale.

Déconstruire l’École nous paraît nécessaire pour rendre enfin aux écoles le maximum de pouvoir. Pour ainsi les libérer dans le cadre d’un service public gratuit et ouvert à tous. Nous voulons déconstruire l’École, pour que davantage d’écoles puissent expérimenter et inventer du neuf. Pour mieux s'adapter à la réalité du moment. Pour mieux servir leurs publics. Pour mieux réussir.

En 1970, quand Ivan Illich publie Deschooling Society (Une société sans école) il existe encore une gauche libertaire pour entendre son message. Aujourd’hui, on ne sait plus où la trouver.



Commentaires

Unknown a dit…
merci pour ce texte auquel j'adhère tout à fait. La "normalisation" des connaissances à l'école appauvrit notre société en limitant la créativité de nos enfants. Cela provoque aussi la stigmatisation des esprits "différents" qui vont risquer une perte d'estime de soi et possiblement un auto-sabotage. Ainsi la scolarité devient un lieu de consensus davantage qu'un lien de nouveautés et d'imagination. Plus d'école mais + d'écoleS, école de la vie, école de la création, école de l'imagination, école de l'ouverture, école du renouveau.

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