S'enivrer de fleurs et de musique

Si tu ne veux pas boire d’alcool le soir, pas la moindre goutte, alors que tu as l’habitude depuis si longtemps de le faire, les restaurants libanais offrent une bonne solution de replis. Parce que la nourriture y est variée et excellente — une seule assiette composée de viande, de salade et de riz —, que tu pourras accompagner d’un thé vert dont la saveur florale respire l’air libre, le soleil et le vent avec autant de talent que le vin (rouge) évoque l’obscurité des caves de Bourgogne, toutes humides de la pluie qui tombe à longueurs d’années sur ces paysages où se dressent des cathédrales, où tu découvres des cloîtres aux couloirs compliqués, à l’intérieur desquels des religieuses sont retenues prisonnières, où elles se tordent les mains et s’arrachent les cheveux, ne parlons pas de l’usage qui est fait du cilice, et où cheminent des chevaliers muets et raides sous leurs armures, qui, à chaque carrefour, sans relever leur heaume, se demandent s’il faut prendre à gauche ou à droite pour aller à Saint Jacques de Compostelle ou rejoindre la Croisade. Et puis surtout parce qu’il y a la musique — les chansons chantées d’une seule voix, accompagnées de violons juste un peu traînards et dont le caractère circulaire, lancinant produit sur le cerveau (et sur ton cœur blessé, ton cœur qui en a tant pris) un effet comparable à celui de l’ivresse alcoolique.

S’enivrer de fleurs et de musique.

Hier soir, lundi de Pâques, retour d’Italie, alors que je me sentais incapable de rester seul chez moi sans ouvrir une bouteille de whisky, je suis sorti marcher au hasard d’abord, évitant de m’arrêter à aucune terrasse où des groupes bruyants buvaient l’apéritif, jusqu’à ce que je reçoive les appels téléphoniques successifs de trois de mes anges gardiens, avec lesquels j’ai pu parler de mon désarroi, mais rire aussi et évoquer les dunes et l’océan de la côte atlantique.

Après quoi, le courage est revenu et, pour la première fois, je suis entré au Socrate (2, rue de Suisse), où j’ai été reçu par Paul — T-Shirt noir, yeux noirs, barbe courte, d’un noir luisant et soigneusement dessinée dans le cou, sur les joues et sur les lèvres, dents parfaites, jambes et dos musclé de celui qui pousse du lourd dans les salles de sport. Il m’a trouvé une table à l’intérieur, un peu isolée, un bon poste d’observation en face du comptoir et de la caisse, où j’ai pu y sortir mon carnet et mon livre. Après, tu ne calcules plus. Tu laisses faire la musique. Une gorgée de thé vert, dix lignes de Jack Kerouac et la musique que tu écoutes les yeux fermés.

Commentaires

Dvorah a dit…
J'aime bien ce restaurant, c'est simple et bon, et le patron est adorable. Avant je fréquentais beaucoup Di Yar place du Palais de Justice, mais maintenant qu'ils ont déménagé Cours Saleya c'est moins bien ...

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