Une fée libraire

La jeune femme me souriait en poussant une bicyclette. C’était un soir d’avril. Le sourire était pointu et précis. Celui d’un petit mammifère, ou d’une divinité qui va vous chercher parmi la foule. Qui vous remarque, qui vous adresse la parole la première, inexplicablement, puis qui vous emmène sous les grands arbres où poussent les champignons. Qui vous fait asseoir sur une grosse pierre et qui vous apporte de l’eau dans une écorce, des pommes et des noisettes.

Elle traversait la place du général de Gaulle, en direction de l’avenue Borriglione, et comme je devais avoir l’air un peu stupide à la regarder moi aussi sans pouvoir la remettre, elle m’a dit très vite, les deux mains sur le guidon de son vélo, en s’arrêtant à peine : « Je suis Manon, de la librairie Massena. » Et j’ai dû répondre quelque chose comme : « Bien sûr. Où avais-je la tête ? Bonsoir, Manon », puis aussitôt nous avons été séparés, nous nous sommes éloignés, perdus parmi les autres. Et la deuxième fois, ce fut quelques jours plus tard, toujours sur l’avenue Borriglione. Elle remontait en direction du nord, là où les vents soufflent sur les sommets neigeux qui marquent la frontière. Cette fois elle poussait une poussette et c’est moi qui ai dit : « Oh oui, nous voilà encore. Vous avez un bébé. Bonsoir, Manon. »

Manon est une fée. On n’imagine pas qu’une fée ait un bébé, et en même temps on se dit que si, sur le sol moussu, sous les branches des grands arbres, elle pousse une poussette, ce n’est probablement pas une citrouille qui dort à l’intérieur. Et ce bébé aura-t-il le sourire de sa mère ? Je n’ai pas eu le temps de voir. Je n’ai pas osé me pencher pour voir. Mais oui, sans doute.

Et maintenant, chaque fois que j’entre à la librairie Massena, ce qui m’arrive tout de même au moins une fois par jour, c’est le sourire de Manon qui me capte, comme si nous unissait le secret d’être voisins, venus des quartiers nord, là où les troupeaux de rênes traversent l’horizon aride, d’un pas souple, la tête haut dressée, à l’été finissant. Les années passeront, et bientôt le bébé de la poussette marchera près de sa mère en lui tenant la main.

Manon fait partie des fées qui gardent les livres, qui vous orientent parmi les hauts rayonnages, et qui vont chercher pour vous, le cas échéant, à la réserve, celui que vous aviez commandé. Les librairies sont des antres où des fées gardent les livres qui vous transportent ailleurs. Toujours, il y a des clients qui se tiennent debout, immobiles, la tête penchée sur la table où sont ceux de voyages, d’aventures, de poésie. Les fées ne les dérangent pas. Elles glissent alentour sans rien dire, comme si elles volaient. Devinent-elles alors l’amour que ces êtres rêveurs et austères ont perdu là-bas, dans un pays lointain, et qu’ils croient retrouver?





Commentaires

Numa a dit…
Super !

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