Profession : orthophoniste

Entretien avec Christian Bellone

Christian Jacomino : Tu es orthophoniste. Tu as longtemps été chargé de cours à l’école d’orthophonie de Nice. Nous avons beaucoup travaillé ensemble. L’orthophonie occupe une place très importante en marge de l’école. Je voudrais que tu nous dises, pour commencer, dans quels cas il te paraît recommandé qu’un enfant d’âge scolaire soit pris en charge par un orthophoniste. 

Christian Bellone : Effectivement, j'exerce ce beau métier depuis 1978 et les hasards de la vie m'ont conduit à me spécialiser dans la thérapie des troubles développementaux du langage écrit. La prise en charge orthophonique d'un enfant d'âge scolaire me paraît indiquée à partir du moment où les difficultés d'apprentissage en lecture, orthographe ou mathématiques persistent en dépit d'une scolarisation « normale », et de l'échec de mesures pédagogiques compensatoires appropriées. Il serait également utile, pour ne pas dire indispensable, que des évaluations de dépistage conduites par des professionnels qualifiés et formés (je pense là aux anciens « rééducateurs de l'EN » ou aux anciens RASED), voire par les médecins scolaires. Les outils précis permettant ce dépistage existent, à ma connaissance, mais ne sont que trop peu, et même pas du tout utilisés. Je peux, sans prétendre à l'exhaustivité, citer la BREV, le BSEDS, le DPL3, l'ERTL4, l'ERTLA6 ou encore le PER 2000.
De plus, depuis quelques années, nous constatons un accroissement très préoccupant de demandes d'évaluation de la lecture et de l'orthographe beaucoup trop tôt. Ce phénomène a été considérablement aggravé par la crise sanitaire que nous avons traversée. Ainsi, il n'est pas rare de recevoir des demandes de cet ordre pour des élèves de Grande, voire de Moyenne section Maternelle alors que les troubles développementaux du langage oral, en tant que précurseur de l'écrit, sont méconnus et que l'enseignement formel de la lecture n'a pas réellement commencé. Cet état de fait conduit d'ailleurs de plus en plus de jeunes et moins jeunes collègues à refuser de prendre en charge les troubles du langage écrit, considérant que ces rééducations les placent dans une position, non de soignants, mais de pédagogues spécialisés, ce qu'elles refusent avec force. Voilà pour une première approche de ta question.

CJ : Oui, le point important me semble bien résider dans les compétences linguistiques à l’oral, qui doivent servir de support à l’apprentissage de la lecture, et dont on néglige de vérifier si elles sont bien acquises au début du CP. Lire, c’est identifier des mots sous leurs formes écrites, encore faut-il que, sous leurs formes orales, le lecteur les connaisse déjà. Mais arrêtons-nous d’abord à un ne question naïve : Avons-nous une idée de la proportion d’enfants scolarisés en maternelle et en primaire qui, par ailleurs, sont suivis dans un cabinet d’orthophonie ?

Christian B. : À ma connaissance, non... Ce doit être très variable selon les territoires et les cabinets. Certains en ont beaucoup, d'autres pas du tout… Pour préciser un peu ma réponse, voici les chiffres les plus récents dont nous pouvons disposer : La Haute Autorité de Santé (HAS) et les études les plus sérieuses estiment à 10% des enfants d’une classe d’âge la population touchée par des difficultés durables d’acquisition du langage écrit. Parmi ces 10%, les autorités estiment que les troubles spécifiques (autrefois dyslexies) touchent entre 6 et 8% de la population.

CJ : Je crois me souvenir que tu a été rattaché à un groupe de recherche dont la problématique consistait, si j’ai bien compris, à ne pas séparer trop abruptement ce qui, dans le trouble d’apprentissage, relève de la psychologie cognitive (du cerveau) et ce qui relève des nouages familiaux grâce auxquels le sujet se construit. Peux-tu nous en dire plus sur ce moment de ton itinéraire ?

Christian B. : ​​Il ne s'agissait pas vraiment d'un groupe  de recherche mais plutôt d'un groupe de travail, d'études de cas menées en commun par des orthophonistes et des pédopsychiatres. Nous cherchions à mettre en évidence la complexité des troubles des apprentissages en réaction à des approches, à notre avis trop simplistes, qui voulaient voir dans ces pathologies, soit un dysfonctionnement cérébral comme les neurosciences actuelles tentent de l'imposer, soit un trouble psychodynamique, comme la littérature des années 70/80 a voulu le faire croire. Nous n'avons certes pas convaincu ! et tous les travaux de recherche récents (années 90-2000) n'accordent plus à la dimension psychoaffective que la portion congrue en ne reconnaissant que l'impact psychologique des troubles neurodéveloppementaux.

CJ : Je ne comprends pas. Je crois savoir que les enfants issus de milieux socio-culturels défavorisés réussissent moins bien, à l’école, surtout dans les disciplines littéraires, que ceux des quartiers chics. Je crois savoir que, par exemple, les enfants de professeurs réussissent mieux que ceux des travailleurs manuels, surtout si ces derniers sont issus de l’immigration et qu’ils ne parlent pas français à la maison. Cherche-t-on à nous faire admettre que ceux qui réussissent moins bien auraient un cerveau moins performant, moins bien fait ? 

Christian B. : Les enfants issus de l'immigration ou des milieux dit défavorisés peuvent présenter des difficultés scolaires mais elles ne relèvent pas forcément de troubles développementaux. Le manque de stimulation, la barrière de la langue, les conditions de vie jouent naturellement un rôle très important dans la réussite ou l'échec scolaire. La présence d'une pathologie neuropsychologique complique encore l'affaire, cela pour tout le monde. Pour l'élève, pour les parents, pour les enseignants et pour les orthophonistes qui ont beaucoup de mal à poser un diagnostic différentiel entre ce qui relève de la sociologie, de la pédagogie et de la pathologie du développement. Les élèves dont tu parles n'ont pas forcément un « cerveau moins performant » et pour autant ils peuvent aussi connaître ces troubles du développement dont souffre leurs collègues plus favorisés. On peut d'ailleurs dire la même chose des enfants dits « à haut potentiel »...

CJ : J’ai connu une époque où beaucoup d’enfants de CP-CE1, qui avaient du mal avec la lecture, se retrouvaient assez vite dans le cabinet de l’orthophoniste et y restaient aussi longtemps qu’il fallait pour qu’ils sachent bien lire. Or, si on en croit les statistiques, tous n’étaient pas réellement dyslexiques. En sommes-nous encore là ? Avons-nous dépassé cette situation marquée par un usage abusif ? Ou faut-il considérer et accepter, une bonne fois pour toutes, que l’orthophonie supplée aux insuffisances de l’école, ou peut-être au manque de confiance des parents envers l’école ? 

Christian B. : Que voilà un débat et des questions pleines de bon sens et d’intérêt. Je suis au regret de dire que la situation que tu décris existe encore ; et je le déplore. La crise sanitaire a encore aggravé la situation de ce point de vue. Je n’ai jamais reçu autant de petits CP/CE1 que depuis 2 ans, pour des difficultés d’apprentissage de la lecture. Ces patients ont tous en commun un enseignement à distance pendant leur année de CP. Ils ne relèvent pas tous de la thérapie orthophonique mais, malheureusement, mes collègues et moi sommes parfois amenés à pallier les manques de l’EN. Souvent à notre corps défendant, pour répondre à des situations très complexes, voire assez dramatiques. Le diagnostic des troubles développementaux du langage a tout de même fait des progrès et, lorsqu’il est correctement mené, peut conduire à une meilleure indication de l’orthophonie. Je répète que ce n’est, hélas, pas toujours le cas pour des raisons qui tiennent à la profession mais aussi à l’organisation de l’enseignement et de la réadaptation scolaire du pays. D’ailleurs, nombre de jeunes collègues se détournent des rééducations du langage écrit qu’elles considèrent (à tort, selon moi) comme trop scolaires. 

CJ : Que des enfants trouvent de l’aide, de l’accompagnement auprès d’un.e spécialiste quand ils tardent à apprendre à lire, qu’ils sont de fait « en retard » sur les autres, dans un cursus scolaire qui repose sur une sorte de synchronie idéale des apprentissages, cela ne me paraît pas scandaleux. Cela me parait même tout à fait nécessaire. La question naïve mais incontournable serait seulement de savoir pourquoi le travail du spécialiste en question est rétribué sur le budget de la santé plutôt que sur celui de l’éducation. Et cette question n’est pas seulement formelle. Elle touche à une autre question extrêmement sensible qui est celle de la médicalisation du champ éducatif. Dire à des parents « Les difficultés que rencontre votre enfant ne sont pas de l’ordre du trouble cognitif », c’est leur dire que ces difficultés ne relèvent pas de la médecine, ni donc de la science, mais qu’elles relèvent plutôt de ce qui se passe chez eux, de ce qui se dit ou ne se dit pas dans leur famille. Penses-tu que beaucoup de parents soient prêts à l’entendre ? Comment un orthophoniste expérimenté peut se débrouiller avec cela ?

Christian B.: Ces questions ne sont pas naïves, elles sont parfaitement pertinentes. La profession d'orthopédagogue commence à se développer en France après les pays anglo-saxons. Les retards d’apprentissage devraient être pris en charge par l’EN. C’est pourquoi nous sommes nombreux à regretter la disparition des RASED ou des rééducateurs scolaires. Le diagnostic différentiel entre trouble développemental (relevant de l’art orthophonique, donc de la médecine), et les difficultés d’apprentissage, ne peut être fait que par des professionnels bien formés à l’utilisation et à l’interprétation de tests bien construits, fiables et précis.

CJ : Il n’y a pas très longtemps, dans un document de travail partagé avec un ami scientifique, j’ai rencontré la forme écrite *les tous premiers, que j’ai corrigée en les tout premiers, et comme mon ami s’étonnait de cette orthographe, je lui ai répondu que, dans cette locution, TOUT n’est pas un adjectif indéfini (comme « Dans cette classe, ils sont tous malades ») mais un adverbe, donc invariable. Mon ami a accepté l’explication mais, après coup, je me suis souvenu qu’au féminin on dit et on écrit « les toutes premières », et que donc mon explication (classique), en fait, ne justifiait pas grand-chose. Ceci pour dire que la langue, qu’elle soit orale ou écrite, n’est pas un code, en ce qu’elle ne présente pas la régularité qu’on attend d’un code. Ses formes ne se déduisent pas logiquement les unes des autres. On les constate dans les textes, et aujourd’hui comme hier, elles s’apprennent d’après eux. Autrement dit, la langue relève des lettres, pas des sciences. Nous le savons, toi et moi, mais as-tu le sentiment que nos jeunes collègues le sachent encore ?

Christian B. : Bien sûr, pour nos générations la langue relève des lettres, mais les jeunes générations ont tendance à placer la science au-dessus de tout. Pour moi, cela témoigne d'une forme de scientisme, de vénération à l'égard des chiffres, des preuves, des algorithmes... D'ailleurs, dans mon métier, nous constatons que les instances qui gèrent la formation suppriment les épreuves jugées trop « littéraires » afin de recruter des profils plus « scientifiques » !

CJ : Une dernière question. À côté de ta pratique d’orthophoniste, tu animes des ateliers d’écriture. Peux-tu nous parler de cela, de tes motivations, de tes méthodes, et le plus important, de ce que tu retires de ces expériences, de la manière dont tu t’en nourris ?

Christian B.: Effectivement, j'ai reçu une formation d'animateur d'ateliers d'écriture. J'ai toujours aimé écrire, mais je n'avais jamais franchi le pas à l'exception de petits articles dans un journal scolaire. Ce sont les hasards de la vie et de belles rencontres qui m'ont amené à cette pratique. Un jour, un de mes jeunes patients arrive à sa séance dans un état de fureur terrible. Les yeux rougis, pleurant, hurlant « C’est injuste, je vais les tuer... » Je ne savais pas trop quoi faire à part l'écouter et lui faire raconter la mésaventure qui l'avait mis dans cet état. Il m'a raconté l'agression d'un de ses amis à la sortie du collège par des voyous et le gazage qu'il avait subi en tentant de s'interposer. Une fois calmé, dans l'idée de mettre à distance sa fureur et sa frustration, je lui propose d'écrire un texte qui commencerait par « C’est injuste… » Une idée sortie de je ne sais où. À ma grande surprise, l’enfant s’est emparé de ma proposition et a rédigé une histoire bien construite, qu'il a ensuite retravaillée (l'orthographe !) et illustrée. Il en a enfin fait un petit livret et il m’a déclaré : « Je peux arrêter de venir te voir ». J'ai été étonné des résultats de mon idée loufoque et j'ai présenté ce cas à la synthèse du service. Les psys se sont jetés sur des interprétations psychanalytiques élaborées à propos de sublimation, de résilience... mais mes consœurs ont dit plus simplement que cette technique existait et qu'on appelait ça des ateliers d'écriture. Elles m'ont fait lire Et je nageais jusqu'à la page d'Elisabeth Bing et Tous les mots sont adultes de François Bon, et elles m'ont parlé de leurs expériences d'écrivantes. Nous avons proposé d'ajouter cet outil à notre arsenal d'orthophonistes et nous nous sommes formés, après une tentative piteuse d'animer sans formation. J'ai décidé de prolonger cette expérience institutionnelle par une expérience personnelle et par une formation d'animateur. Depuis, j'utilise les techniques apprises dans mon travail clinique et je propose des séminaires d'initiation à mes collègues. Cette approche, entièrement centrée sur la langue (« Travailler la langue nous travaille ») est très efficace mais ne correspond pas aux canons actuels de l'EBP. Je n'anime pas d'atelier d'écriture littéraire, mais c'est à cause du manque de temps ; je pense que cela sera une excellent activité pour ma retraite...

Commentaires

je ne résiste pas au plaisir de transmettre le commentaire d'une consœur à la lecture de cet entretien: "Quel dialogue formidable avec de si pertinentes questions! Je souscris en tous points à ton analyse de la situation...L'orthophonie qui advient ne correspond plus, pour ma part, au métier que j'ai appris et exercé. La doxa " tout scientifique ", hyper tests et statistiques, plus de livres et tout sur écran, les Belles Lettres et l'amour de la Langue qui passe aux oubliettes- et oui, insupportable de voir des collègues qui font des fautes d'orthographe énormes mais ne transigent pas sur l'inclusive, nouvelle religion- Je reste passionnée par mon métier que je continue de pratiquer en " artisan-compétent" doté d'une longue expérience. Toujours j'utiliserai des outils nobles, comme livres et cahiers. Je ne compte plus " mes" petits à qui j'ai donné le goût et même la passion du livre et du beau vocabulaire. Mais je m'égare...Les vieux que nous devenons vont disparaître. Et j'ai bien peur que notre métier ne fasse plus très long feu."

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