Brillante et ravageuse

Puis nous avons vu Augustine accrochée à son bras. C’était en janvier 1971. Nous ne voulions pas le croire. D’abord parce qu’il n’était pas certain qu’aucune fille du groupe ait jamais couché avec lui, ni qu’aucune ait seulement été embrassée par lui devant un écran de cinéma, ni sur le siège arrière (ou avant) d’une voiture. Ensuite, parce que Augustine Carrouges était à la fois la fille la plus brillante et la beauté la plus ravageuse de toutes nos amies.

Celle-ci traçait sa route entre deux personnages masculins que tout opposait. L’un était le professeur Raymond Suger, un italianiste parmi les plus brillants de l’université française, qui enseignait chez nous. Suger était l’auteur d’une édition bilingue et commentée du Canzoniere de Pétrarque, qui faisait autorité en Italie aussi bien qu’en France, et qui lui valait d’être invité à donner des conférences dans plusieurs parties du monde. Suger arrivait à l’âge de la retraite. Or, Augustine était son étudiante préférée. Celle qui lui succéderait, encore qu’elle s’intéressât de préférence à la poésie contemporaine — mais n’était-il point arrivé à Suger lui-même de publier quelques poèmes obscurs, en déclarant son allégeance au Gruppo 63

À peine plus âgée que nous, Augustine terminait un mémoire de maîtrise consacré à Edoardo Sanguinetti, un poète vivant et tout ce qu’il y avait de plus avant-gardiste, et de plus engagé sur le plan politique, que Suger traitait en ami, qu’elle avait rencontré par son intermédiaire et qui se déclarait lui-même infiniment honoré de susciter l’attention d’une étudiante si pleine d’avenir.

Depuis un an, Suger l’amenait partout. À São Paulo, elle avait fait une conférence sur Giuseppe Ungaretti, dans l’université même où le maître avait enseigné l’italien de 1936 à 1942. Puis, quand ils étaient revenus ensemble à la faculté de Nice, Suger avait insisté pour qu’elle réitère sa prestation à l’intention des étudiants d’ici ; et l’amphithéâtre avait été plein à craquer, non seulement d’étudiants mais aussi de professeurs de diverses disciplines, parmi lesquels bon nombre avouaient ne pas entendre trois mots d’italien. 

Le second personnage était un footballeur professionnel, qui avait joué dans l’équipe de Lyon et qui occupait un poste d’ailier droit, à présent, dans celle de Nice. Il s’appelait Gasparo Amiel, et était l’exemple même du mauvais garçon. Au milieu de nous qui étions pauvres (les enfants de riches étaient de droite et allaient en droit ou en économie), il jetait l’argent par les fenêtres. Plutôt que Marx et Lénine, il citait Guy Debord, roulait en Porsche, fréquentait les boîtes de nuit, donnait volontiers du poing aussitôt qu’on le regardait de travers, et on ne comptait plus les fois où il avait été arrêté pour détention de drogue. Avec cela, il était grand, souple, sauvage et beau comme un dieu, et voir ensemble Augustine Carrouges et Gasparo Amiel, marchant ou assis, attachés par les bras et quelquefois par les jambes, c’était quelque chose.

Évidemment, il ne se passait pas un mois sans qu’Augustine et Gasparo se séparent. Le scénario était toujours le même : Gasparo disparaissait deux ou trois jours sans laisser d’adresse ; il revenait lessivé, incapable de reprendre l’entraînement avant deux ou trois jours encore, et même alors il se traînait, si bien que le directeur du club le mettait à l’amende, retenant une partie importante de son salaire, et menaçant, au prochain coup, de le licencier (« Sais-tu au moins depuis combien de matchs tu n’as pas marqué de but, ni seulement fait une passe décisive, tu peux me dire un chiffre, et me dire aussi, au juste, par la même occasion, pourquoi on te paie ?). En représailles, Augustine jetait son dévolu sur un garçon du groupe (chacun de nous, à son tour, avait eu droit à son quart d’heure de gloire, et aucun ne songeait à s’en plaindre) ; elle s’affichait avec lui, le temps de rendre Gasparo fou de rage ; puis la réconciliation avait lieu, un soir où Gasparo avait revêtu une chemise blanche propre et impeccablement repassée (en fait, il habitait chez sa mère, qui était veuve, aussi pauvre que la tante de Jérémie, et qui s’occupait de son linge), où il s’était rasé, et où on pouvait supposer qu’il n’avait pas pris d’alcool ni d’amphétamines depuis quarante-huit heures.

Et, bien sûr aussi, on s’était attendu à ce qu’il en aille de même pour Jérémie. Mais on se trompait. Ils sont restés ensemble bien au-delà du délai prévu ; et, des deux, Augustine ne semblait pas la moins éprise.





Commentaires

MRG a dit…
Photo magnifique. Sinon *Sao Paulo (ou São Paulo) :)
MRG a dit…
Sao Polo me fait penser au San Polo de Venise

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