Every Day I Have The Blues

À l’automne suivant, Louise m’avait quitté — et non seulement moi mais aussi ses parents, qui habitaient avenue de La Bornala, au-dessus de l’atelier de tailleur où son père recevait ses clients, pour aller vivre avec un étudiant en biologie, plus âgé que nous, qui disposait du statut de chercheur, d’une bourse confortable, d’un studio aménagé et que nos passions politiques laissaient indifférent. Quant à moi, j’avais créé, avec l’accord de la direction fédérale de notre parti, une section niçoise de l’Université Nouvelle, pour laquelle je sollicitais la participation de plusieurs professeurs. Tous étaient volontaires. Les conférences, qui se tenaient rue de La Tour et qui portaient sur différents points de doctrine, attiraient beaucoup de monde, et ce succès me tournait la tête d’autant mieux qu’il coïncidait avec l’abandon de Louise.

J’étais désormais propriétaire d’une Renault 4 et, durant cette année universitaire et la suivante, j’ai passé la plus grande partie de mes nuits à errer sur les routes, en compagnie de personnes aussi peu pressées que moi d’aller dormir. Il me semble que je savais alors que je me réveillerais, un beau matin, guéri du marxisme-léniniste comme d’une maladie virale, incapable de me souvenir des figures illusoires qui auraient peuplé mon délire comme de la langue que j’aurais partagée avec elles, honteux de certains raisonnements que j’aurais pu tenir pour justifier l’injustifiable, et que ce moment ne tarderait pas à arriver ; mais, dans l’attente, je buvais trop d’alcool et j’écoutais trop de musique.

Trois ou quatre fois seulement au cours de cette période, Louise a été la personne qui m’accompagnait. Désormais, elle ne paraissait plus guère à nos réunions, tout juste lors des manifestations contre la guerre du Vietnam que menait l’Amérique sous l’administration Nixon. Dans ces occasions, elle semblait heureuse surtout de retrouver d’anciens amis, avec lesquels je la voyais rire et flirter éhontément, puis elle s’éclipsait entre deux charges de la police, avant que j‘aie eu le temps de la tirer par la main et de lui dire, en la regardant dans les yeux, au milieu de la foule vociférante, des paroles que j’aurais improvisées et que personne d’autre qu’elle n’aurait pu entendre. Mais trois ou quatre fois, à des moments où je ne l’espérais plus, où j’étais occupé déjà par d’autres jeunes femmes, elle a profité de l’absence d’Antoine, parti je ne sais où, pour me rejoindre.

Comment faisions-nous pour communiquer dans l’urgence, de manière furtive, à cette époque où le téléphone mobile n’existait pas ? Je ne saurais le dire. Nous avions des techniques compliquées, qui supposaient des relais, des complices. Le fait est que nous nous retrouvions devant un café, au coin d’une rue, à la tombée de la nuit. Louise était arrivée à notre point de rendez-vous avec son VéloSolex. Elle laissait son engin au bord d’un trottoir et sautait dans ma voiture.

Je me souviens des collines au-dessus de la ville où nous tournions pendant des heures ; des vignes de Bellet, hirsutes sous la lune, au milieu desquelles j’arrêtais ma voiture ; des clignotements colorés de la ville et de l’aéroport ; de la mer qui ne se voyait pas mais dont la présence énorme s’offrait à nous comme un lieu de bascule, un vide que nous contemplions, nos mains enlacées, nos visages serrés l’un contre l’autre, comme des enfants apeurés, avant de chavirer derrière le pare-brise que nos souffles et la fumée des cigarettes rendaient opaque.

Puis, quand je la ramenais à son VéloSolex, je ne la quittais pas encore. Il pouvait être deux ou trois heures du matin. Elle montait sur son engin semblable à un insecte géant, qu’elle conduisait d’une main parce qu’il faisait froid et que, de l’autre, il fallait qu’elle tienne fermé le col de son manteau en peau de mouton retournée, cela non sans fumer encore une cigarette dont le bout embrasé semblait la protéger des mauvais esprits. Ô de son visage m'est restée l'empreinte, que même mort n'en partira la forme, ceux qui mon corps porteront au sépulcre, sur mon visage sauront la reconnaître (Jordi de Sant Jordi). Et je la suivais en voiture, lentement, dans les rues désertes, jusqu’au pied de son immeuble où, après qu’elle ait de nouveau attaché sa monture, j’attendais qu’elle pousse de l’épaule la lourde porte en bois et qu’elle se glisse derrière.

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