La fin de quelque chose

Je me souviens d’une soirée de fête que j’avais organisée dans la petite maison que mes parents avaient fait construire dans les collines, à Bendejun. Je vivais en couple, à cette époque, avec une jeune femme, élève infirmière, qui se prénommait Claudine, et ensemble nous avions invité Augustine et Jérémie, Louise et Antoine, ainsi qu’une quinzaine d’autres amis.

C’était au mois de mai, les journées étaient plus longues, les oiseaux et les cerises se disputaient la place dans les arbres dont les branches ployaient. La maison était petite mais elle possédait une jolie terrasse, avec une pergola fleurie de roses et de chèvrefeuille. Nous avions décidé que nous dînerions tôt, des plats que chacun apporterait et que nous disposerions sur la table de la terrasse, pour laisser le temps à ceux qui le voudraient de regarder un match de football qui devait être retransmis ensuite par la télévision. Et nous avions dîné de tortillas, de beignets de courgettes, de pissaladières et de clafoutis de cerises en buvant du vin rouge. Nous avions sortis aussi un électrophone et passé des disques. Personne n’écoutait rien que les yeux et la bouche de la personne qu’il rencontrait parmi les autres et que déjà, peut-être être, il aurait voulu retenir ; sauf quand Jérémie a introduit dans le programme sa propre contribution. C’était un 45 tours sur lequel Pete Seeger chantait Summertime. Et là, pendant le temps qu’à duré la musique, tout le monde s’est tu. Ensuite, la plupart se sont repliés dans le salon pour regarder le match, et alors nous nous sommes retrouvés à six dans l’obscurité qui venait.

Je me souviens que Jérémie était assis sur la plus haute marche de l’escalier qui formait un perron, et qu’Augustine avait pris place juste au dessous, le dos entre ses jambes écartées, les bras posés sur ses cuisses, et que tout deux avaient l’air ravi. Et la conversation avait porté alors sur les plus beaux films de l’histoire du cinéma.

Louise défendait Ma nuit chez Maud, d’Éric Rohmer, que peu d’entre nous avaient vu et dont nous nous étonnions, d’après ce qu’elle nous en disait, qu’elle le place si haut ; mais elle n’en démordait pas, et je peux ajouter que, quarante ans plus tard, son avis n’avait pas changé. De mon côté, j’essayais de faire admettre l’idée un peu provocatrice selon laquelle, dans le Top 10, je placerais au moins cinq ou six Hitchcock : « Oui, pas seulement Vertigo mais aussi bien Les Oiseaux, La mort aux trousses, Psychose ou Fenêtre sur cour, et d’autres encore, comme Rebecca, de la première période, en noir et blanc. »

Puis, quand le tour est venu à Augustine de parler, comme nous nous y attendions, elle a cité des films italiens, Blow-Up d’abord, et surtout Stromboli, le moins contestable d’entre tous, affirmait-elle, quand soudain elle a fait signe à Jérémie au-dessus d’elle de lui donner une cigarette. Elle a levé la tête vers lui, en écartant ses cheveux. Il lui a présenté la flamme de son briquet puis elle a soufflé de la fumée et elle a dit : « Bon, mais à part cela, les amis, j’ai trois nouvelles importantes à vous annoncer. »

À ce moment-là, la nuit était presque complète. Nous n’avions plus de lumière que celle d’une lampe baladeuse accrochée à un montant de la pergola, et Antoine avait quitté Louise pour rejoindre le salon.

Louise était en face de moi, assise sur un fauteuil en toile, et quand Augustine a évoqué les trois choses importantes qu’elle avait à nous dire, semblables aux trois vœux des contes populaires, elle a souri en me regardant.

Je savais qu’Augustine et Louise étaient très amies, et tout de suite je me suis demandé si Augustine n’allait pas nous annoncer qu’elle était enceinte de Jérémie, et tout de suite j’ai eu très peur que Louise nous annonce, de son côté, qu’elle était enceinte d’Antoine. Elles étaient tout à fait capables d’avoir décidé d’être enceintes au même moment ; et d’avoir attendu jusqu’à présent pour l’annoncer ensemble aux pères concernés. Si c’était le cas, le monde de notre jeunesse s’écroulerait d’un seul coup, comme un château de cartes. Et c’est bien ce que le monde a fait alors, mais pas pour la raison que j’avais imaginée.

« La première chose que vous devez savoir, a dit Augustine, est que notre ami Gasparo est maintenant totalement addict à la morphine, que sa carrière de footballeur est finie, que personne ne sait ce qu’il va devenir, surtout pas lui. La seconde, que je quitte l’Union des Étudiants Communistes. La troisième, que je commence une psychanalyse. »

Il y a eu un long silence, puis la petite voix de Louise a dit : « Moi aussi, je quitte le Parti et tout le reste. » Enfin, comme tout le monde me regardait, j’ai dit : « Vous ne pensez tout de même pas que j’y resterai sans vous ? »

 

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