La poésie et l'école

Entretien avec Katy Rémy

Christian Jacomino : Comme tous les poètes et comme tous les artistes, je crois, tu entretiens avec l'école un rapport très particulier. Peux-tu, pour commencer, nous parler de ton propre parcours d'écolière ? 

Katy Rémy : J’avais deux ans et demi quand mes parents sont allés rejoindre les Remy à Casablanca. Mon père est devenu maquettiste pour architectes. Il ne s’est pas à proprement parler occupé de nos études, mais quotidiennement il transmettait ses passions pour l'astronomie, l’art, les sciences. Il avait fait des dessins animés pour le Palais de la Découverte, et sa première maquette était une copie du télescope de Newton que Londres avait prêté pour une exposition. Avant quatre ans, je jouais aux échecs avec lui, puis j’ai tout oublié.
En 1950, nous vivions dans une grande pièce, cabinet de toilette dans un placard, cuisine dehors, lit, table de dessin où se fabriquait la maquette du grand stade, déjeuner sur une planche posée sur les bras d’un gros fauteuil, et matelas gonflé chaque soir pour moi. Alors, dans le lit des parents, je regardais Mécanique populaire, et ce sont les deux premiers mots que j’ai su lire. Devant la lampe, revenant d’avoir vu une éclipse de lune, démonstration astronomique avec une orange… Mon frère est né là en décembre.
Sauf que je ne voulais pas apprendre à écrire : « Maman tu écriras pour moi ». 
Quand j’aurais pu être scolarisée, ils m’ont vue si libre et heureuse dans le jardin qu’ils ont décidé de faire l’école à la maison.
La méthode maternelle était d’abord de n’écrire qu’au crayon, et de suivre la progression de ma dictée en m’arrêtant juste avant la faute pressentie pour me poser la question nécessaire. Il ne fallait pas que j’enregistre un mot mal orthographié ou mal accordé. Les dictées étaient choisies dans un vieux livre qu’hélas j’ai perdu. Elles faisaient jusqu’à deux pages. C’étaient des extraits de grands textes, notamment je me souviens des mémoires de Froissart. Tout ça jusqu’au retour en France en 1957. J’avais le niveau de 6° quand nous avons finalement atterri à Monaco et je suis allée au petit cours des dames de Saint Maur, mais seulement en CM2 pour que j’apprenne les codes. Et surtout écrire à l’encre !
J’ai raflé tous les prix à la grande fierté des parents.
Cependant nous avons déménagé pour Cap Ferrat. J’ai voulu continuer ma 6ème comme pensionnaire, et à Pâques devant mes mauvais résultats et ma mauvaise mine, école à la maison. Cours du CNTE de Vanves jusqu’à la Première. Brevet. Cours particuliers en Math. Premier bac. Effondrement. Note éliminatoire en français ! Je redouble et je suis à nouveau éliminée. J’aimais énormément mes études, et les mauvais résultats ne m’empêchaient pas de continuer car chaque cours m’intéressait et en fait la note m’importait peu. Que faire ? J’ai passé un été à travailler dans des galeries d’art à Beaulieu, et en septembre je me suis inscrite au CNTE pour passer l’examen d’entrée à la Fac. Mauvais résultats : « Vous avez intérêt à vous représenter l’an prochain. » Pas question. 
Je passe l’écrit, reçue. Vient l’oral. Nous ne sommes plus que 30/60. Je sympathise avec un Toulonnais, engagé, dont les chefs ont repéré l’intelligence. À l’oral, les défauts qui m’avaient recalée au bac deviennent des qualités !!! Robert Nocolaï est premier, et moi seconde de cette petite promotion d’originaux. Il sera un jour doyen de la Fac de Lettres spécialiste du peuhl.
Étant documentaliste au Labo de Physique, je vois passer une annonce pour le Prix Louis Germain, « Lettres à mon Professeur » . Le seul prix que j’ai jamais demandé, que j’ai obtenu et pour lequel j’éprouve une certaine fierté.

CJ : Tu as consacré une bonne partie de ta vie à l’écriture poétique, la tienne et celle des autres — puisque c’est autour du Jardin que tu as dirigé avec Christian Arthaud que la vie littéraire locale, toujours un peu clandestine, un peu marginale au regard du pays et des grandes institutions, s’est organisée depuis maintenant un demi-siècle. Et j’ai toujours eu le sentiment qu’on n’écrivait pas de poésie sans prolonger le moment mystérieux où l’on a appris à lire et à écrire. Pourrais-tu développer ce thème ?

K.Rémy : On s’aperçoit enfin qu’on n’a jamais cessé d’apprendre à lire et à écrire. Car il s’agit d’un compagnonnage dont les Maîtres surgissent à tout bout de champ. Pour ma part j’ai parcouru les genres avant d’arriver à la poésie. D’abord, il y a eu l’oralité, les Fables, les airs où les librettistes ont exprimé l’émotion par des images indélébiles (le parfum de verveine, le Phénix des hôtes de ce bois…) . Puis la lecture des romans. Alexandre Dumas, Jules Verne, Molière. Même si je ne comprenais pas bien le sens des mots, des phrases, et leurs enjeux. Mes deux premiers écrits furent un chapitre supplémentaire à Vingt ans après et un autre à Vingt mille lieues sous les mers. J’avais 9 ans. Je dialoguais réellement avec l’auteur en le lisant. Le premier « poème » date de l’hiver 1956 dans la Nièvre, « des corbeaux sur la neige » : la perception et la recherche de la méthode pour en rendre compte c'était ça l'intrigue. Lisant surtout des alexandrins, (Musset, Victor Hugo, Verlaine, Verhaeren..) j’étais trop rebelle pour m'y mettre. Alors j’ai continué à essayer des récits, des romans, du théâtre. Jusqu’à ce que le style s'impose et avec lui la logique de la phrase, la valeur du son.
Je me demande si lire très jeune sans tout comprendre ne facilite pas le passage à une écriture du fragment. Des phrases poétiques se cachent parmi les chapitres d’un roman, elles surnagent. Plusieurs autres facteurs interviennent. D’abord les mots eux-mêmes, archaïques, étranges, les tournures depuis la langue médiévale jusqu’au Nouveau Roman. On s’aperçoit qu’il est possible d’intervenir, de couper ici, de déplacer les blocs, de jouer à « Belle marquise vos yeux.. ». On tente de rendre l’effet avec parcimonie.
Mais un jour quelqu’un nous écoutant, car on m’a entendue avant de me lire, pose le diagnostic : « Tu écris des poèmes. » Peut-être que je poursuis l’expérience des alphabets de papier sur la table et leurs combinaisons illimitées.

CJ : Pour les écoliers d'il y a cinquante ans, la pratique de la poésie consistait à lire, apprendre, réciter, illustrer des « récitations », c'est-à-dire des poèmes classiques dont certains, mais pas tous, étaient écrits pour des enfants (je pense à ceux de Maurice Carême). Pour ceux d'aujourd'hui, l'activité poétique consiste principalement à écrire des poèmes. Comment vois-tu ce renversement ?  Que faut-il en penser ?

K. Rémy : ​​Les techniques pédagogiques appuient leur argumentation sur les avancées de la connaissance dues aux travaux des psycho-sociologues et aux souvenirs plus ou moins forts de ceux qui les créent comme de ceux qui les appliquent. Et c’est vrai aussi pour les politiques qui les imposent. L’enfant est chaque fois comparé au « moi quand j’avais son âge », et « moi si j’avais pu…, si on m’avait offert la possibilité ... ».
Tout le monde n’a pas souffert d’apprendre des poésies par cœur, bien des vers émaillent les souvenirs alors que l’auteur est oublié. Ou bien, on se souvient juste de la dernière lancée : « Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir : François Coppée ». « Voici le vent cornant Novembre : Emile Verhaeren »
Apparemment ce sont ceux qui ont souffert qui imposent leur loi. Je pense pour ma part que c’est plutôt le passage à l’oral devant la classe, les mimiques du prof, et les choristes moqueurs qui ont dégoûté certains de la récitation. Je ne serais pas loin d’associer cette réaction collective à notre échec à l’oral en anglais.
Pour moi, sans mémoire, le poème et son cahier, que j’ai connus tardivement, me plaisaient tant que je me souviens de certaines pages composées par mes cousins pour le leur ! On m’a aussi raconté que bien des adultes se sont débarrassés de tout leur matériel scolaire sauf du cahier de poésie.
Par facilité à mon avis, car la leçon de poésie est un pensum pour beaucoup de profs, on remplace au lieu d’adjoindre la lecture, l’étude sensible du poème par celle de ses techniques (assonances, abab, bbaa, enjambements, etc. ) et toute la froideur des termes structuralistes refroidit l’accès au poème. Face à cette difficulté, dans le primaire, on puise chez Prévert,  chez les Surréalistes,  des listes, des coqs à l’âne et les enfants les pastichent. Le motif est occulté.
Je suis invitée dans une classe pour une heure. Aucune question. Les enfants vont vous lire leurs poésies. Thèmes favoris : la Paix, l’Amour universel, la Nature. Des poncifs s’accumulent devant des profs ébahis, conciliants. Je suis contrainte d’admirer. En même temps, brouhaha des copains, l’un envoie un coup de pied à l’autre, ils ricanent, se chamaillent. Complète opposition entre ce qui est dit et ce qui est démontré. Quant à la poésie ? On semble confondre un poème et un tract. Il sera bien temps de devenir Hikmet ou Llorca. J'ai honte d'être payée pour, semble-t-il, servir d'alibi culturel à des Profs, à des écoles ou des collèges.
Atelier de quelques mois pour toute une école. Projet poétique, rendre compte d’une exposition sur l’art concret. Principe : on n’écrit pas en classe, on travaille collectivement pour comprendre des systèmes, des techniques. Ensuite chez soi on a un cahier, on fait des essais sur un thème et on remet son « texte » au Prof qui le commente ou pas. Surtout ni humiliation ni encensement. Considérer le poème comme l’expression de soi, le dévoilement d’une pensée, d’une sensation. Ce sont des enfants, choisir des thèmes aussi concrets que possible. Eviter ceux qui portent une majuscule ! Et leur lire en classe des poèmes pour les habituer par l’écoute à ce genre subtil, en les interrogeant sur leurs réactions et en leur demandant de trouver eux-mêmes les « trucs » des poètes.

CJ :  ​​Au moment même où la poésie s'apprenait à l'école, elle se chantait aussi par la voix de Charles Trenet, de Georges Brassens, de Léo Ferré, d'Yves Montand, et de beaucoup d'autres encore. On a chanté la poésie dans des salles de concert pleines à craquer. Et nous attendions la parution du nouveau volume de la collection « Poètes d'aujourd'hui », éditée par Pierre Seghers, comme un événement national. Depuis une vingtaine d'années, il semble que la poésie contemporaine se refuse à l'école, en même temps que l'école refuse la poésie. Ne penses-tu pas que la poésie souffre autant que l'école de ce divorce, qui les isole, qui les étiole, chacune de son côté ?

K. Rémy : Non. D’abord parce que depuis l’abandon de l’Alexandrin et de son Sonnet, fin dix-neuvième, le poème s’est multiplié sous des formes (des formats) multiples, chacun sous la houlette d’un Chantre théoricien. Et même Raymond Roussel s’il était admiré des Surréalistes se refusait à leur hommage. Autant d’éditeurs, de revues soutenaient des mouvements contradictoires. Et les écoles ont continué à enseigner une poésie plutôt traditionnelle.
C’est qu’apprendre par cœur Rimbaud ou Ponge ne facilite pas le travail. La prose poétique est exigeante. On ne se rattrape pas à la rime suivante ! D’ailleurs s’il est un medium qui se nourrit de poésie c’est bien la chanson et la ritournelle s’appuie sur de bons pieds bien classiques. Certes, quand les textes ne sont pas empruntés à de grands poètes, les rimes se banalisent.
Mais apprendre des poèmes de René Char, ceux des années 50-60, ceux de TXT (« Fait une drôle de frisquette et comme on dit le froid ça pèle congèle sous un déluge de cuve d’eau noire qui éclate mes chambres à air », Béatrice Mauri) , je comprends qu’on hésite. Car pour l’école, et la plupart des gens n’en liront jamais d’autre, poème rime avec récitation, avec mémoire. Heureusement la chanson est là et elle a besoin du pied et de la rime.
Jusqu’à l’arrivée des barbares en France !!! Sous deux formes neuves, le slam et le rap. (Je passe Burroughs et la Beat generation évidemment à l’origine du slam)
Il s’agit d’oralité. Mais si le poème c’est l’action sur la langue, cette fois il atteint son but : il agit sur le son, le rythme, la grammaire, le vocabulaire et l’accent. C’est Babel sur scène. Il contourne les poncifs, et en crée d’autres. Il invente des règles de prosodie. Il manifeste. Il hurle. Et dans la ligne entamée par les Futuristes il intègre la vitesse. Laissant les vieilles esgourdes sourdes à ses trouvailles (moi même je m'embrouille et j'éteins le poste).
Il reste une faille, celle de la hauteur intellectuelle des textes. Il se consacre aux slogans, aux colères. Pour le slam qui est sensé être improvisé c’est normal. Pour le rap, des auteurs émergent qui se servent de ce mode, comme Grand Corps malade…
Il fut un temps où Aragon parce qu'on le chantait avait perdu son statut de poète ! Aujourd'hui les chanteurs vont récupérer Hugo…
(j’avoue que je ne connais rien à tout cela, mais je sens que c’est en ce sens que la poésie ne restera pas dans le cadre des plaisirs enfantins et des amours adolescents, et qu’on l’écoutera plus tard. On n’oublie pas le Nobel de Dylan qui aurait dû être partagé avec Léonard Cohen !)
L’école doit partager avec les élèves des moments de poésie, leur en offrir et leur en demander. Elle peut en profiter pour les aider à comprendre ce qui se produit, ce qui manque encore, ce qui est signe de vitalité. Elle doit associer mille pratiques puisqu’il s’agit d’une culture ancestrale et donner aux futurs poètes qu’elle instruit tout ce bagage, sans restriction, mais en pointant les différences, les profits et pertes de chaque option stylistique.




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