La vérité sur Jérémie Certeau

Dans mon souvenir, ces moments se confondent. Je sais qu’une nuit, Louise m’interroge à propos de Jérémie, que je lui livre ce que je sais pour le côtoyer journellement à la faculté des Lettres et dans les réunions de l’Université Nouvelle, tandis qu’elle n’est plus censée le rencontrer, ou seulement de loin, lors de certaines manifestations ; et soudain, le rapport se reverse. C’est elle qui me livre, le concernant, une information que je n’avais pas, qui me surprend, qui me fait regarder le personnage sous un jour différent, mais aussi les relations que Louise entretient avec lui. Ainsi donc, il lui parle.

Ce que je dis d’abord, c’est que Jérémie est un excellent camarade, toujours prêt à rendre service, mais qu’il semble flotter. Il est inscrit en faculté des lettres, section de philosophie ; pour autant, on dirait qu’il a fait ce choix pour rester avec nous, pour ne pas nous perdre, puisqu’il nous connaissait, sans se passionner outre mesure pour les questions débattues.
« Il étudie les doctrines des grands philosophes, dis-je, comme ton ami Antoine étudie les monstres marins, les mollusques ou le plancton. Avec la même curiosité un peu distante et amusée. Les professeurs le remarquent et s’en plaignent. Il est même arrivé que l’un d’entre eux s’interrompt au milieu d’un cours de logique formelle, il n’y a pas si longtemps, pour lancer, d’une voix claironnante : “Arrêtez de sourire, Jérémie Certeau, il n’y a rien d’amusant dans ce que je dis. Je paraphrase Aristote, qui n’est pas un plaisantin, je vous assure. Alors, effacez-moi ce sourire de votre visage, débrouillez-vous comme vous voulez pour le faire disparaître, mais surtout ne tardez pas. Moi, je ne peux pas continuer ainsi.”
— Oh, le salaud ! J’espère que tu as pris sa défense ?
— Que voulais-tu que je dise ? Le temps que je comprenne… Mais attends, tu ne sais pas tout. J’ai gardé le meilleur pour la fin.
— Jérémie est allé lui casser la figure ?
— Pas du tout. Nous sommes en classe de philosophie, nous savons nous tenir. Jérémie continue de sourire. Le professeur explose, il se lève. Jérémie se lève aussi et bredouille : “Pardonnez-moi. Il vaut mieux que je parte.” Et le voilà qui ramasse ses affaires, qui serre le cartable tout ouvert sous son bras, et qui descend l’allée vers la sortie de l’amphithéâtre. Cela dans un silence pesant. Puis, quand il passe à ma hauteur, je me tourne vers lui et je m’aperçois qu’il n’a pas cessé de sourire, mais que ses yeux sont remplis de larmes. 
— Arrête ! Mais c’est horrible ! C’est une histoire affreuse et elle te fait marrer.
— Mais non, je t’assure, j’adore ce garçon. D’ailleurs, à côté de cela, il possède une culture incroyable sur certains sujets : le cinéma, le jazz ; les réseaux ferrés, les modèles de locomotives en circulation, non seulement en Europe mais en URSS et en Amérique centrale ; les courses automobiles, la prestidigitation. Et puis, c’est un habile bricoleur dans le domaine de l’électricité et de l’électronique. Il a transformé la chambre qu’il occupe chez sa tante en atelier. J’y suis allé. J’ai vu l’endroit. C’est en rez-de-chaussée, dans le Passage Meyerbeer, une sorte de loge de concierge. Il reçoit des voisins qui lui donnent à réparer leurs postes de radio, leurs postes de télévision, leurs tourne-disque. Je lui ai demandé s’il se fait payer pour ces travaux, je plaisantais, mais non. Tu sais ce qu’il m’a répondu, avec son air timide ? “Chacun donne ce qu’il veut.” Tu imagines ? Je ne voulais pas le croire. L’animal fait du commerce. Pendant que nous commentons la Critique de la raison pratique, il fait du business avec son fer à souder. En plus, il ne dépense rien. Il ne boit pas, il ne fume pas, il n’a pas de petite amie. Je suis sûr qu’il verse une pension à sa tante. Et qu’il met de l’argent de côté. »

J’étais au volant, nous redescendions vers Nice par Saint-Pierre-de-Féric. Nous nous serions crus au dessus de Los Angeles dans le film de Howard Hawks d’après Raymond Chandler. J’aurais été Humphrey Bogart et elle Lauren Bacall. Puis, retour à la réalité, je me suis tourné vers Louise. Et là, j’ai vu qu’elle hochait la tête. Elle semblait réfléchir. Puis elle a dit : « Tu sais que son père tenait un magasin d’appareils électriques à Alger ?
— Son père ? À Alger ? Non. Comment le saurais-je ? » J’étais estomaqué. Mais Louise ne me regardait pas. Elle regardait droit devant. Elle a gardé le silence un moment, comme pour délibérer s’il fallait qu’elle parle ou qu’elle se taise, puis elle a ajouté :
« Je me demande parfois de quoi vous parlez entre garçons. Jérémie est né à Alger, où son père vendait des appareils électriques et faisait des réparations, lui aussi, j’imagine, au fer à souder, je ne sais plus dans quel quartier. Et il avait cinq ans quand ses parents l’ont envoyé en France. Ils ont fait en sorte qu’il habite chez son grand-père, un retraité des chemins de fer, à Saint-Dizier. Ils voulaient le mettre à l’abri des violences qui éclataient chez eux. Un an plus tard, son père était mobilisé dans un corps de parachutistes ; et, dans la même année, il est mort au combat. Puis, deux ans plus tard, c’était sa mère, victime d’un accident de la route, dans le sud de la France. »

Commentaires

MRG a dit…
J'ai le souvenir précis d'un épisode semblable (peut-être est-ce le même ?) mais ce n'était pas à la fac c'était au lycée et je crois même plutôt dans les premières années (de collège dirait on aujourd'hui, peut-être en cinquième? n'est-ce pas la seule classe de lycée que nous ayons partagé? - je me pose la question au cas où l'épisode dont je garde le souvenir fût le même que celui qui t'a inspiré cette narration). Le héros, malheureux, de cet épisode est assez différent de ton Certeau et nous n'avons pas eu à le voir se tourner vers nous pour comprendre qu'il ne pouvait pas supprimer son sourire, que même plus violemment l'invectivait le professeur (de mathématiques je crois mais j'en suis moins sûr, peut-être de français), plus impérativement ce sourire, paniqué, éperdu, s'inscrivait sur le visage de notre condisciple (peut-être même les efforts qu'il fit pour effacer ce sourire le figeaient plus fixement sur sa bouche).

Le détail est d'importance - pour moi, puisque d'évidence ton récit est une transposition - parce que, dans mon souvenir, l'échange entre l'enseignant et l'élève avait déclenché dans la classe, après le moment d'effarement, une vague d'hilarité qui visait, autant que notre camarade, le professeur qui ne comprenait pas que le sourire de celui-ci n'était pas de moquerie ni d'irrespect mais d'une sorte de panique, hilarité qui ne fit qu'enrager un peu plus l'enseignant.
Oui, les sources que tu indiques sont exactes. J’ai bien connu le garçon qui sert de modèle, mais la petite scène racontée, je la tiens de toi. Pour de ce qui est de son destin (l’ensemble de son parcours), le personnage est totalement inventé. J’espère que je le rendrai crédible, je veux dire aussi vivant que possible, autant qu’un personnage réel. Qu’on pourra se dire: « Il y a bien dû exister pourtant des gens auxquels il est arrivé cela, et qui ont réagi de la même manière ? » Mais il me reste beaucoup travail à faire pour arriver au match final (j’ai regardé hier Million Dollar Baby, ça marque).

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