Savoir et vérité (2)

Enfin, nous voilà repartis. Il fait froid, j’ai trop bu. Nous sommes rue du Bac, et nous devons regagner la rive gauche pour rejoindre la rue de Rivoli où se trouve notre hôtel. Et Louise est troublée. Elle prend mon bras et me raconte : « Le père de Jérémie n’est pas mort au combat. Il s’appelle Lucien. Il est né à Alger, où il a toujours vécu. Il fait son service militaire dans les parachutistes parce qu’il aime le sport. L’entraînement a lieu sur la base de Mont-Louis, près de Perpignan. Tout se passe pour le mieux. Il prend du galon, puis il rentre à Alger où il ouvre son magasin d’électricité. Il fait des soudures. Il vend des disques : Dario Moreno, Luis Mariano, Dalida. De l’opéra italien. Quelquefois aussi, Elvis Presley. Il se marie avec une femme de la métropole venue en vacances chez des cousins algérois. Ils ont un enfant, un seul, Jérémie. Mais des heurts plus nombreux et plus violents opposent les combattants indépendantistes et l’armée coloniale. Si bien qu’en 1957, la France décide d’en finir avec l’insurrection. Des réservistes sont rappelés. Lucien en fait partie. Il découvre que l’armée française ne se bat pas contre une armée. Des courriers en témoignent. Ce que les courriers ne disent pas, c’est qu’il entre dans les fonctions de notre jeune sous-officier de pratiquer des interrogatoires de civils, et que la technique de ces interrogatoires inclut l’usage de la torture. Puis, plus rien. Silence complet. Jusqu’à ce qu’un courrier officiel annonce à sa femme qu’il a été égorgé par des fellaghas. Quand elle demande à ce que le corps lui soit rendu, des empêchements sont invoqués. Enfin, deux mois plus tard, alors qu’elle est rentrée à Saint-Dizier, auprès de son père et de sa sœur, auxquels elle avait déjà confié son enfant, elle reçoit un coup de téléphone anonyme qui lui livre le nom d’un avocat algérien dont la disparition coïncide avec la mort du parachutiste. Le correspondant ajoute : “Votre mari était mon camarade. Il dirigeait l’interrogatoire de l’avocat. Celui-ci est mort sous la torture, au milieu de la nuit. Avant le jour, Lucien s’est suicidé avec son arme de service.”



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