Savoir et vérité

La suite est confuse. Je ne me souviens plus du dîner. Nous quittons la table pour prendre place dans des fauteuils. Sur la nappe blanche, les fruits et les friandises qui restent servies mettent des tâches de couleur. Pascal est debout, il verse du vin rouge contenu dans une carafe au long col. J’épluche une clémentine. Je respire le parfum sur mes doigts. (J’invente, je suppose, je procède à tâtons pour reconstituer le puzzle.) Grégoire et Camille ont fait un long voyage sur la côte ouest des États-Unis au cours de l’été précédent. Jean-Louis et Bernard ont vécu et travaillé pendant deux ans à San Francisco, et ils avaient des amis à Los Angeles. La conversation se noue entre eux. Je ne suis pas sûr de bien suivre. Des lieux précis sont évoqués — une librairie, un dinner ouvert toute la nuit, un cinéma où on peut voir des films européens, une boîte de jazz aménagée dans un ancien garage, un parc où une jeune chanteuse blonde se produit avec sa guitare devant un public assis en rond sur la pelouse. Des lieux que je ne connais pas, que je situe mal. Jean-Louis peut terminer une phrase commencée par Bernard, et vice versa. Le plus souvent en français mais parfois aussi en américain. Si l’un a un trou de mémoire, l’autre y supplée. Toujours le même air grave et soupçonneux. Comme s’ils guettaient une inexactitude dans le propos de l’autre. Comme s’ils craignaient qu’on parle trop à la légère. Grégoire soutient la conversation, tandis que Camille semble s’ennuyer. En sourdine, une sonate pour piano de Joseph Haydn. Interprétée par qui ? À un moment, je m’aperçois que Louise et Augustine ne sont plus avec nous. Je dois paraitre inquiet, car Pascal me dit : « Je crois qu’elles sont dans la chambre. Vous voulez aller les voir ? » Je refuse d’abord. Puis j’invente un prétexte pour suivre un couloir obscur et parvenir jusqu’à la chambre. Je les trouve étendues toutes deux sur le grand lit, Louise appuyée sur un coude, Augustine adossée à un coussin, les jambes pliées devant elle, un cendrier en cuivre guilloché tenu dans le creux d’une main, qu’elle tend à Louise lorsque celle-ci lui montre sa cigarette dont la cendre trop longue menace de se rompre. Une fois au moins, la cendre tombe sur la courtepointe que Louise époussette alors du bout des doigts. Et comme j’apparais à la porte, toutes deux me sourient, et Louise me demande si tout va bien, si je ne bois pas trop, si je ne suis pas fatigué, d’un ton qui signifie qu’elles reprendront leur conversation une fois seulement que je les aurai laissées.



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