Sept ans après

L’explication la plus simple, celle qui correspondait le mieux à ce que nous savions déjà, était qu’elle l’avait quitté et que Jérémie, dépité de cette rupture, avait pris le large pour l’oublier. Augustine avait séduit et quitté tant de garçons ! Et elle n’a rien fait pour confirmer ni contredire le scénario. D’ailleurs, elle n’a pas tardé à prendre le large, elle aussi. Non pas sur la mer, non pas pour disparaître des radars, comme Jérémie avait fait, mais tout de même pour aller vivre à Paris ; et si Louise a continué d’échanger avec elle, les lettres ont bientôt laissé place à des cartes postales sibyllines que les hasards du tourisme donnaient l’occasion de griffonner, une ou deux fois par an, sur un coin de table, à l’heure du petit déjeuner. Et sept années sont ainsi passées, sans qu’on se revoie, avant ce 31 décembre 1978 où nous nous rencontrons à Paris, dans le jardin des Tuileries, alors que Louise et moi sortons du musée de l’Orangerie. Augustine apparaît seule, élégante, pressée, pour adopter aussitôt qu’elle nous reconnaît un sourire et des gestes d’amitié — cette façon de prendre la main de Louise, de la lever au-dessus d’elles comme une arche — qui la transfigurent, et elle nous convainc illico de réveillonner chez elle où « je vous assure, nous serons peu nombreux, Pascal sera ravi de vous connaître, je lui ai beaucoup parlé de vous, et il y aura deux autres couples, des gens très discrets, très gentils, vous verrez. Nous disons vingt-et-une heures ? C’est tout près d’ici, voici l’adresse. »

Nous avions prévu un dîner en tête à tête au restaurant de notre hôtel, rue de Rivoli, mais pourquoi pas ? Nous avions acheté, le jour même, des vêtements que nous voulions étrenner, et les parfums qui allaient avec. Nous sommes arrivés à l’heure dite avec des macarons et du champagne rosé. Pascal était architecte. Jean-Louis et Bernard étaient ses principaux collaborateurs. Ils se ressemblaient beaucoup. Jean-Louis à peine plus grand que Bernard. Avec la même minceur, le même cou allongé, les cheveux rasés sur la nuque et sur les tempes, raides et qui commençaient à blanchir au sommet du crâne, la pomme d’Adam proéminente. Des mains aux longs doigts velus, et des yeux gris anthracite qui portaient sur votre bouche, quand vous parliez, le même regard attentif et sérieux, et qui vous faisiez douter si vous n’aviez pas dit une incongruité. Grégoire, au contraire, était tout sourire et bonhommie. C’est lui qui nous a expliqué, d’entrée de jeu, qu’il était professeur de littérature française dans la même université où Augustine enseignait l’italien, et que sa femme, Camille, debout près de lui, petite et tout aussi souriante, traduisait du russe. « En ce moment, oui, Ossip Mandelstam », confirmait-elle était hochant la tête. Après quoi, il a ajouté à mon intention : « Monsieur Alexandre Jacopo, dites-moi si je me trompe, ou si je me montre indiscret, mais il me semble reconnaître en vous le célèbre journaliste sportif connu sous le nom d’Isidore Linder ? » D’ordinaire je n’aime guère être découvert, je vis et j’écris mieux à l’abri du pseudonyme que j’ai choisi, mais bon, pour vendre mes livres, il m’arrive de répondre à des interviews et d’accepter qu’on publie des photos pour les illustrer. Avec cela, mon interlocuteur était tellement sympathique que j’ai tout de suite acquiescé : « Dois-je comprendre que vous avez lu quelques-unes de mes chroniques ?
— À le voir, on ne le dirait pas, a répondu Camille, mais Grégoire est passionné de sports. Il a rangé les recueils de vos chroniques sur la même étagère que les œuvres de George Sand dont il ne vous dit pas qu’il est l’un des meilleurs spécialistes.
— Un authentique lecteur de Consuelo qui ne bouderait pas mes comptes rendus de matchs. Je suis flatté.
— J’adore les articles que vous consacrez aux équipes d’amateurs, que vous allez voir jouer, le soir, dans des gymnases de banlieues. Le bruit des ballons qui frappent le plancher d’érable. Le sifflet des arbitres, les voix des joueuses. Et surtout, quand vous revenez à pied, dans les rues désertes, en finissant de manger votre cornet de pop-corn.
— Moi aussi, ce sont les papiers que je préfère écrire, mais il faut ensuite que je soudoie mon rédacteur en chef pour qu’il accepte de les publier. »

Commentaires

Anonyme a dit…
*l'a > la
*enseignant > enseignait

Articles les plus consultés