Un été 71

Ce qui s’est passé au cours de l’été 1971, nul ne le sait au juste. Certains affirment avoir aperçu Jérémie autour de la Villa Nellcote, à Villefranche-sur-mer, que Keith Richards avait louée et où tout le groupe a fini par se réunir pour enregistrer plusieurs plages de l’album Exil on the Main Street, qui devait sortir l’année suivante. Et l’intervention de Jérémie en ce lieu n’est pas inconcevable. On sait qu’il se consommait là-bas d’extraordinaires quantités de drogues, et Gasparo Amiel s’est vanté d’en avoir fourni une bonne partie. On sait aussi que la chaleur empêchait les musiciens de travailler dans les caves de la villa, qu’ils avaient transformées en studio mais où ils étouffaient ; qu’ils s’étaient transportés alors vers le cinéma de Beaulieu, mais que la chaleur désaccordait les guitares, détendait les peaux des batteries, déréglait le matériel d’enregistrement. Au point de faire monter la tension entre les quatre garçons et leurs entourages.

Gasparo a affirmé qu’il était très ami avec Anita Pallenberg, qui jouait là-bas les maîtresses de maison. On sait que le bonhomme était capable de beaucoup se vanter, qu’il ne savait plus très bien lui-même ce qui était vrai et ce qui était de l’invention ; encore n’a-t-il pas prétendu qu’Anita trompait Keith Richards avec lui; mais après tout, pour ce qui concerne Jérémie, pourquoi ne pas le croire ?

Gasparo n’était pas du genre à ne plus parler à Augustine sous prétexte qu’elle couchait avec un autre homme. Non pas qu’il ne fût pas jaloux, il l’était, mais parce que sa jalousie prenait un autre tour. Elle était plus sournoise, plus tordue. Augustine l’avait quitté, il devait savoir pourquoi, il ne jouait pas les étonnés, et je l’imagine très bien en train de dire à la jeune femme : « Les Stones ne s’en sortent pas avec le climat d’ici, ils ont trop chaud, ils ont besoin d’un technicien hors classe. Si tu veux, je parle à Anita de ton nouveau copain, il y a du blé à se faire, comment il s’appelle déjà ? » Mais bon, tout ceci, ce sont des suppositions, et n’a d’ailleurs pas grande importance.

Le fait est qu’en septembre de la même année, soudain, quand tout le monde rentre de vacances, Jérémie a disparu. Et quand on demande à Augustine où il est passé, la réponse est brève et toujours la même : « Il est parti à l’armée », par quoi on comprend d’abord que, pour une raison inconnue, alors que tous les garçons de notre âge sont prêts à manger des grains de café et à se taillader les veines pour être réformés, il se serait présenté volontairement à la caserne la plus proche pour effectuer son service militaire. Difficile à croire, et plus difficile encore à comprendre. Et comme les mois passent et qu’on ne le voit pas venir en permission, et comme il n’écrit à personne, et comme sa tante elle-même n’habite plus à son ancienne adresse, comme on ne sait donc plus où chercher, on insiste auprès d’Augustine, qui finit par avouer qu’elle n’en sait pas plus que nous et qu’elle ne s’attend pas à revoir Jérémie ni à avoir davantage de ses nouvelles avant longtemps.
« Mais enfin, vous êtes fâchés, vous avez rompu ?
— Oui, disons que nous avons rompu. Jérémie s’est engagé dans la Marine. Il a signé pour trois ans. Et il m’a demandé de ne pas l’attendre. »

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