Un match pour le titre

Ensuite, nous nous sommes séparés. Pour ma part, j’ai récupéré Louise et je ne l’ai plus lâchée, le reste de ma vie, ou plutôt de la sienne.

Hier soir, je revenais de la petite maison de campagne que notre fille et son mari ont acheté en Italie, sur les collines, derrière Albenga, et qui me rappelle tellement celle de Bendejun. Les cerisiers y sont les mêmes. Quand les oiseaux mangent les cerises, ils laissent la même marque de leurs becs dans la chair rouge, et quand on accroche deux cerises en pendants d’oreille sous les boucles blondes d’une petite fille, dont la bouche et les joues sont déjà barbouillées de rouge, c’est toujours comme si le même Amour circulait de l’un à l’autre d’entre nous, reliant les vivants et les morts, sans connaître de frontière. Et arrivé chez moi, j’ai voulu regarder un film sur ma tablette. Alors, j’ai choisi Million Dollar Baby de Clint Eastwood, que Louise avait vu et aimé peu de temps avant sa mort.

L’une (à ma gauche, Maggie Fitzgerald) comme l’autre (à ma droite, Louise) avaient remporté beaucoup de matchs ; sur les gradins des stades, autour des rings, l’une comme l’autre avaient entendu le public crier leurs noms (ou plutôt, pour Louise, les noms de ses enfants) ; l’une et l’autre s’étaient battues sans relâche ; la vie leur avait donné leur chance et elles l’avaient saisie ; elles s’étaient approchées du titre autant qu’on peut s’en approcher ; puis, comme tout a une fin, dans le silence d’une nuit d’hôpital, elles étaient mortes, non pas seules mais sous le regard d’un homme capable de leur lire, en gaélique, quelques vers de William Butler Yeats.

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