Au MUCEM

Avec les années, Augustine est devenue psychanalyste. Elle continue d’enseigner la littérature italienne à La Sorbonne, mais à côté de cela elle reçoit des clients chez elle, rue du Bac. Elle les allonge ou ne les allonge pas sur son divan, c’est selon, mais dans tous les cas ils lui parlent et elle les écoute. J’admire cette patience et je l’envie. Écouter les autres en s’abstenant de leur donner des conseils, même quand ils vont droit dans le mur, ou qu’ils se plaignent de maux imaginaires, n’est-ce pas le tourment le plus voluptueux qu’on puisse s’imposer à soi-même ? Une forme d’ascèse. Une torture amoureuse. Et à côté de cela encore, elle prend sa part dans le fonctionnement institutionnel de l’École de la Cause Freudienne ; en particulier, elle fait le lien avec l’Italie, ce qui l’a amenée à beaucoup se rapprocher d’un certain Antonio Di Ciaccia qui est la personnalité la plus en vue parmi celles qui se réclament de l’enseignement de Jacques Lacan dans ce pays. Elle a traduit plusieurs de ses travaux, et depuis longtemps elle songeait à organiser une rencontre entre lui et quelques psychanalystes français sous l’égide de Jacques-Alain Miller lui-même (le gendre de J. Lacan) et pourquoi ne pas faire cela à Marseille ? Chaque partie pour rencontrer l’autre n’aurait ainsi à parcourir que la moitié du chemin. Enfin, une date a été trouvée qui convenait à tout le monde. Au dernier moment, Augustine me demande si je veux la rejoindre là-bas. « Je ne te propose pas d’assister aux échanges qui auront lieu dans la journée, ils risquent d’être assez abrupts ; mais le soir, je pense que Jacques-Alain et Antonio auront beaucoup de choses à se dire en particulier — haute stratégie, équilibre des forces, alliances avec les autres courants du freudisme, prises de position publiques dans les débats de société, enseignement, comment prendre pied dans différents pays, où en sont les traductions du Séminaire en russe, en chinois, quoi encore ? —, ce qui fait que je ne tiens pas à dîner avec eux. » Et, bien sûr, j’ai accepté, ajoutant in extremis : « Tu as déjà réservé l’hôtel ? », à quoi elle me répond : « Oui, oui, ne t’inquiète pas. Je les appelle et je te réserve une chambre. Nous pourrons dîner sur place, si tu veux bien. Tu verras, c’est un endroit très sympathique », puis une heure plus tard, je reçois un texto interrogatif : « Cela t’ennuierait de dormir avec moi ? Tout le reste est complet », à quoi, bien sûr, j’ai répondu que ce serait avec plaisir. 

Je suis arrivé en voiture, le samedi, en fin de matinée. J’ai déjeuné dans un restaurant italien, du côté de la Vieille Charité, puis je suis redescendu à pied sur le Vieux Port et j’ai marché en direction du MUCEM. Chaque fois que je vais au MUCEM, je trouve l’endroit si beau que je m’arrête sur la terrasse et m’installe sur un fauteuil métallique, devant la dentelle de béton conçue par l’architecte Rudy Ricciotti comme un monumental moucharabieh, qui vous protège du soleil et derrière lequel vous contemplez la mer ; si bien qu’il m’est rarement arrivé de passer la porte pour visiter les expositions. Et cette fois, il en a été de même. Qu’avais-je à l’esprit ? Augustine avait fait référence à mon enfance algéroise, et tout de suite, en réponse, je m’étais employé à défendre la Cause ; comme si, encore une fois, appartenant à une communauté de présumés coupables, j’avais voulu me justifier en justifiant ceux qui, adultes et responsables à l’époque, en faisaient partie, encore que cette prétendue communauté (celle des « pieds-noirs ») n’avait jamais été ni homogène ni cohérente le moins du monde, et que, comme toute communauté, elle était composée de quelques héros, de beaucoup de braves gens et de beaucoup d’imbéciles.

La pratique que j’avais de la psychothérapie — quant à moi, du côté de celui qui parle — m’avait appris que tous les beaux discours qu’on peut tenir sur soi-même et sur le monde, ne valent pas un seul rêve que l’on raconte, pas un seul vrai souvenir d’enfance. 

Dans la célèbre conférence de presse qu’Il donne à Stockholm en 1957, au moment où il se voit décerner le prix Nobel, Albert Camus répond à la question d’un jeune étudiant algérien par ces propos terribles : « J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. »

Je n’avais jamais parlé de l’Algérie à qui que ce soit sans me sentir honteux de le faire, sans que les propos que je tenais me parussent à moi-même indécents, sauf dans les cas où j’évoquais des souvenirs personnels ; or, des souvenirs personnels, hélas, j’en possédais très peu. Mais les rares qui étaient à moi, je les gardais précieusement, comme une vraie richesse. Et ainsi, à propos de Fernand Iveton, Wikipedia en savait beaucoup plus que moi ; la notice que cette encyclopédie numérique lui consacrait était plus complète et plus précise que je ne le serais jamais. Pourtant, le concernant, j’avais un souvenir qui m’autorisait à parler de lui. Et qui, peut-être, m’obligeait à le faire.

Chaque soir, après son travail, mon père m’emmenait promener. Nous laissions ma mère avec ses jupes qu’elle devait finir de coudre, et nous marchions le long des rues sans jamais nous arrêter devant le comptoir d’aucun bistrot, ni nous asseoir sur les bancs d’aucun jardin. Et tout le temps que duraient ces promenades, mon père me parlait comme s’il avait craint de mourir dans l’instant qui suivrait et qu’il avait voulu me transmettre, avant cela, tout le peu qu’il savait. Il me parlait de politique, des guerres, des religions, de l’état du monde, comme si j’avais été un jeune homme prêt à lui succéder à la tête de quelque entreprise (peut-être telle famille de la mafia dirigée par Don Vito Corleone), alors que nous étions pauvres, que nous n’avions aucun pouvoir et que je n’avais que six ans.

Dans un poème des Illuminations intitulé Ouvriers, le narrateur, qui est un double d’Arthur Rimbaud, déclare : « Le sud me rappelait les misérables incidents de mon enfance, mes désespoirs d'été, l'horrible quantité de force et de science que le sort a toujours éloignée de moi ». Je ne relis jamais ce poème sans songer à mon père. Celui-ci s’inquiétait surtout pour son jeune frère qu’on obligeait à faire le parachutiste dans les Aurès, et dont il craignait pour sa vie, comme s’ils étaient restés des enfants tous les deux, et qu’il avait eu à charge de le protéger des autres, des méchants, dans la cour des logements sociaux (HBM) de Maison-Carrée qu’ils habitaient et sous les fenêtres desquels leur mère les envoyait jouer.

Mais un jour, au cours de l’une de ces promenades, nous avons été arrêtés devant un kiosque à journaux. À la Une de l’un d’eux, mon père a lu l’annonce selon laquelle le pourvoi de Fernand Iveton devant le tribunal de cassation militaire avait été rejeté, et j’ai vu combien il était ému.

Vite, il a repris ma main et nous nous sommes éloignés, comme s’il avait fallu qu’on ne le voie pas blêmir devant cette affiche. Mais en se penchant vers moi, il m’a tout dit de ce que je devais savoir malgré mon jeune âge, tout ce qu’il avait sur le cœur. Que Fernand Iveton était quelqu’un de notre famille, et que s’il était vrai qu’il était un membre du Parti Communiste Algérien rallié au FLN, et que s’il était vrai qu’il avait posé une bombe dans l’usine à gaz du Hamma où il travaillait, il avait pris la précaution de le faire dans un local désaffecté, et après avoir programmé l’explosion pour une heure du soir où aucun employé ne serait plus présent. Il avait été arrêté l’après-midi même, avant que la bombe n’explose. Cela n’avait pas empêché qu’il soit torturé. Et cela ne devait pas empêcher qu’il soit guillotiné, le 11 février 1957.

Fernand Iveton, seul parmi les membres de notre famille, avait cru dans une Algérie démocratique et indépendante, où Musulmans, Juifs et Européens auraient pu vivre ensemble. Provisoirement au moins, l’histoire lui donnait tort. Pas la morale. 

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