Des nuits d’été

Quand tous mes autres amis sont partis, il est resté Cléo. Nous nous sommes employés à jeter, vider, ranger ce qui devait l’être, et faire la vaisselle. Sans rien nous dire. Elle avait sélectionné sur son iPhone un album de Jordi Savall consacré aux Folìas de España, et nous écoutions la musique en évitant de nous heurter dans nos déplacements. Nous glissions sur nos pieds nus, nous dansions presque, mais sans nous toucher et sans sourire. La porte vitrée était grande ouverte sur la terrasse, et enfin la nuit était complète. Elle arrivait si tard que nous avions cru qu’elle ne viendrait jamais, et c’était un apaisement de la retrouver, d’en être ainsi enveloppé quand nous sortions respirer l’air du dehors, souffler la fumée de nos cigarettes et nous pencher à la rambarde du balcon. Je me suis accoudé près de Cléo et je lui ai dit : « Je ne sais pas comment je le sais mais je sais qu’à Alger, au plein cœur de l’été, les habitants des quartiers populaires, locataires d’appartements inconfortables et toujours trop peuplés, sortaient dormir sur leur balcon. Ils emportaient d’une main un drap de leur lit, trempé de sueur, ils l’étendaient par terre et s’allongeaient dessus. En culotte pour les garçons. Ils pouvaient, j’imagine, s’y retrouver à plusieurs. Pères et fils. Frères et sœurs. Cousins et cousines. » J’ai laissé passer un temps, puis j’ai dit : « En 1968, ou peut-être 1969, j’avais alors dix-huit ans, j’ai emmené au cinéma une jeune fille que j’aimais beaucoup et qui s’appelait Camille. Ce jour-là, notre salle favorite, dite d’Art et d’essais, qui se trouvait rue de France, proposait une adaptation de Roméo et Juliette réalisée par Franco Zeffirelli. Or, à un moment, dans ce film, on voit les deux amoureux dormir et se réveiller ensemble sur un balcon d’où ils dominent les toits de Vérone. Ou peut-être s’agit-il d’autres personnages, je ne sais plus et je n’ai pas envie de vérifier. L’important est que, dans mon souvenir, en sortant du cinéma, il faisait gris et froid. J’ai posé avec toute la délicatesse dont j’étais capable mon bras sur les épaules de mon amie et je lui ai dit : “Tu sais, je ne sais pas comment je le sais, mais je sais que mon père et ma mère, quand ils étaient très jeunes, pas encore mariés, ont dormi ensemble, un nuit, sur un balcon. Et que, du haut de ce balcon, quand le jour s’est levé, ils ont vu les bas quartiers d’Alger, jusqu’à la mer.” Puis, j’ai ajouté : “Non, ne m’écoute pas. Je crois que j’invente.” Et alors, elle a ri, et nous nous sommes embrassés. Mais peut-être que ce baiser aussi, je l’invente. »

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Commentaires

Dvorah a dit…
Depuis le jour où j'ai vu (si jeune !) le film de Zefirelli, je n'en ai jamais oublié la musique, elle est encore dans mon cœur et dans le disque dur de ma tête ...
Je ne m’en souvenais pas, et je n’ai pas voulu revenir au film lui-même pour écrire ce fragment. Mais elle est très belle, en effet. Te souviens-tu si ce sont eux qui dorment sur un balcon?
Dvorah a dit…
Non, je me souviens de très peu, surtout de la beauté de Juliette ... et de la musique ...
Ha si tu me donnes quotidiennement ma ration de Jordi... je vais devenir addict à ce site!
Nous parlions hier de nos âmes méditerranéennes et du lien qu'elles tissent avec le répertoire de Saval... ce morceau en est un beau reflet...
Ha!! Jordi, pourquoi n'es-tu mon Roméo... pardon je m'égare!!
Pour revenir à notre échange d’hier, je confirme que mon petit feuilleton littéraire attire sur ce blog autant de visiteurs que l’ensemble des Moulins à Paroles (M@P). Ma seule interrogation est de savoir pourquoi feuilleton et M@P ensemble suscitent si peu de commentaires. Ils devraient donner l’occasion de parler, comme nous le faisons ici à propos de Roméo et Juliette, et de Jordi Savall, mais ils ne le font pas. FaceBook y est sans doute pour beaucoup. Il a desséché les blogs des échanges auxquels ils donnaient lieu. Comment remédier à cela? Si quelqu’un a une idée…

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