Du côté de Valrose

C’était le premier été que je passais dans ce studio, et pour la première fois, un dimanche soir, j’avais invité quelques amis à venir prendre l’apéritif. Il n’avait pas plu depuis des semaines, et la chaleur ne vous laissait de répit que vers trois ou quatre heures du matin ; le reste du temps, vos vêtements étaient collés sur vous par la sueur ; vous preniez des douches froides, vous changiez de chemise, vous régliez le climatiseur et vous baissiez les stores pour regarder de vieux films de Quentin Tarantino ou de Pedro Almodovar sur votre tablette numérique. C’est tout ce que vous étiez capable de faire. Vous étiez tenu réveillé une bonne partie de la nuit parce que vos draps étaient trempés de sueur, comme mouillés de pisse, que vous hésitiez à vous lever pour les changer, ou parce que le climatiseur faisait trop de bruit ; et vous vous endormiez dans la journée, en laissant échapper la tablette numérique d’entre vos mains. Vous vous sentiez stupide, incapable d’aucun effort intellectuel, pas même de lire. Et j’avais été incapable de concentrer mon attention sur cette invitation que j’avais adressée à un tout petit nombre d’amis, sept ou huit tout au plus ; je m’étais bien fourni en boissons fraîches que j’avais mises au réfrigérateur, mais j’avais laissé passer la matinée du dimanche sans acheter la plaque de pissaladière qui se serait imposée pour l’occasion, voire les petits légumes farcis qui peuvent se manger froids sur des assiettes en carton, et qu’il m’aurait été facile d’acheter soit sur le marché de la Libération, soit sur le Cours Saleya où j’ai mes adresses (« Oh, mon ninou, comment tu vas ? Tu as maigri »). Et quand le milieu de l’après-midi est arrivé, après une sieste traversée de rêves épuisants, à courir dans des jardins compliqués, où des allées bifurquaient et où je finissais par perdre un enfant que la minute d’avant pourtant je tenais par la main, il m’est venu l’envie de marcher n’importe où, encore que le soleil était très haut, qu’il aurait été plus raisonnable d’attendre une heure ou deux ; et ainsi je me suis trouvé sur la Coulée verte où des enfants en culotte riaient, criaient et sautaient sous les jets d’eau dont je voyais, de loin, les gouttes par gerbes scintiller dans la lumière. Le spectacle m’a arrêté plusieurs fois, il me paraissait pleinement satisfaisant, d’une beauté parfaite, et une phrase s’est alors formée dans mon esprit, qui devait y rester inscrite le reste de la soirée. Elle disait seulement ces mots : Nous avons tellement aimé le Sud. Aussi, quand je suis retourné chez moi, tout au haut de l’avenue Borriglione, dans le quartier de Valrose, et que mes amis très vite après sont arrivés, je n’avais pas vraiment la tête à les recevoir. Et je crois qu’ils s’en sont tout de suite aperçu. Ce sont de vieux et excellents amis. Ils se sont dit, je crois, que l’expérience présentait pour moi un caractère périlleux que je n’avais peut-être pas bien mesuré à l’avance, et que je me sentais sans doute, à présent, pris de vertige. Aussi, ils ont fait ce qu’il y avait à faire, à savoir qu’ils se sont débrouillés tout seuls, en fouillant dans mon réfrigérateur et mon placard. En prenant leurs aises. En ne me parlant pas. Suprême délicatesse. Et bientôt, sur la table de bistrot, aux pieds de métal contourné et au plateau de marbre qui se trouve sur mon balcon (assez large, presque une terrasse), ce sont eux qui ont disposé pour moi une bouteille de scotch, un verre et des glaçons. Aussi mon paquet de Gitanes. Et surtout qui ont choisi la musique.

→ Nice-Nord. Téléchargez gratuitement le travail en cours - PDF ou EPUB. Adressez votre demande en utilisant le formulaire de Contact.

 

Commentaires

Articles les plus consultés