Les mots y manquent

Nous étions à présent assis dans le salon, dans des fauteuils qui se faisaient face. Tout, autour de nous, avait retrouvé sa place, et nous écoutions un long solo de clarinette, extrait d’une œuvre d’Olivier Messiaen, quand un bruit venu de l’extérieur m’a surpris. Cléo a dû l’entendre, elle aussi. Comme elle avait son iPhone à portée de la main, elle a baissé le volume sonore de la musique, assez pour que nous distinguions des voix d’enfants, ou de très jeunes filles, et un clapotement d’eau. Tout de suite, j’ai pensé à une piscine, et comme je ne connais pas de piscine municipale qui soit près de ma rue, l’idée s’est imposée à moi d’un film que des voisins seraient en train de visionner sur leur poste de télévision, avec les fenêtres grandes ouvertes sur la nuit. 

La rue Puget que j’habite est très calme, aucun commerce et, la nuit, presque aucune circulation, mis à part le tramway. Celui-ci bourdonne et cliquette comme un hanneton qui serait entré dans votre chambre par mégarde et qui, par discrétion, peut-être parce qu’il vous trouve peu vêtu, luttant contre l’essaim des rêves malfaisants, se dépêche d’en ressortir. Et comme elle avait dû avoir la même idée que moi, à peine Cléo s’était-elle dressée dans son fauteuil, tendant l’oreille, que déjà elle relâchait son attention et augmentait le volume de la musique.

On pourrait comparer le solo de clarinette extrait du Quatuor pour la fin du temps, d’Olivier Messiaen, dans sa troisième partie intitulée Abîme des oiseaux, qui était joué ici par Jérôme Voisin, aux célèbres et déchirants solo de trompette joués par Miles Davis dans son album Sketches of Spain, en particulier les deux titres qui se suivent : Saeta et Solea. Dans les œuvres de l’un comme de l’autre, l’auditeur croit reconnaître l’expression d’une âme affranchie des limites formelles du langage, qui parle dans le souffle. Depuis l’arrière-nez. Au plus près de l’âme. Mais, encore que le Français a composé la sienne, inspirée par l’Apocalypse de Sain Jean, en 1940, alors qu’il était détenu dans un stalag situé sur l’actuelle frontière germano-polonaise, tandis que Miles Davis enregistre la sienne à New York en 1959-1960, on trouve dans la première une clarté qui n’est plus dans la seconde. Olivier Messiaen écrit : « L’abîme, c’est le Temps, avec ses tristesses, ses lassitudes. Les oiseaux, c’est le contraire du Temps ; c’est notre désir de lumière, d’étoiles, d’arcs-en-ciel et de jubilantes vocalises ». Messiaen avait la foi. Pour lui, la mort — ce qu’il appelle la fin du Temps — sera une délivrance. Pas pour Davis.

Mais le bruit des voix de fillettes et de l’eau n’a pas cessé. Nous continuions de l’entendre faiblement. Il était doux et sincère. Le clapotement s’énoncait en notes graves, tandis que les voix s’élevaient parfois dans les aigus comme des cris d’oiseau. Ensemble ils se superposaient à la clarinette de Messiaen. Et comme une scène de piscine ne peut pas durer, dans un film, plus de deux ou trois minutes, il fallait l’expliquer autrement. Et, pour le faire, Cléo s’est levée. Elle est sortie sur le balcon et je l’ai vue se pencher presque dangereusement par-dessus la rambarde.

Le bras tendu, d’une main derrière son dos, elle m’a fait signe de la rejoindre. Je l’ai rejointe. Je me suis penché avec elle. À mon oreille, sa bouche contre mon oreille, elle disait : « Regarde ». C’était dans un jardin, au rez-de-chaussée de mon immeuble, trois étages plus bas. Sous les branches d’un magnolia, le bleu du plastique d’une petite piscine éclairée par un unique projecteur, bleu lui aussi. Je voyais l’une des gamines, adossée au rebord de la piscine. Elle riait. Je ne voyais d’elle que ses cheveux et son front. Ses paupières et son nez.

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