Marseille / Gènes

Nous avions rendez-vous au Mama Shelter de la rue de La Loubière. Le temps de poser nos bagages, rien de bien encombrant, de jeter un coup d’œil sur la chambre, et nous sommes ressortis, bras dessus, bras dessous, comme de vieux camarades, dans un quartier aux maisons basses et aux rues tortueuses, où il serait facile de se cacher de la police, voire des services de renseignement si, par exemple, on était un ancien des Brigades rouges réfugié en France dans l’attente d’une improbable amnistie.

Puis des immeubles qu’on dirait bourgeois s’ils n’étaient si vieux et délabrés, avec des rues en escaliers qui forment des ponts au-dessus des avenues rectilignes où les véhicules de tous genres vrombissent, entêtés, et partout des murs, des vieilles portes, des rideaux métalliques peints à la bombe.

« Je me souviens de Gènes, dis-je, d’un week-end à Gènes, en 1972 où 73. » Quelle idée me prend ? Dans quelle histoire je me lance, sans début ni fin ? Au bras d’une femme qui connaît chaque rue de la ville en question, le nom de chaque place, qui parle cette langue comme la sienne. « Oui ? » dit-elle pour me relancer : « Tu n’étais pas avec Louise ?
— Non, pas avec Louise, c’était l’époque où je vivais avec Claudine. Et nous nous trouvions à Gènes, pour un week-end, avec un couple d’amis. Nous avions beaucoup marché dans les quartiers historiques, sur des places monumentales, nous nous étions perdus et retrouvés, sans doute avions-nous mangé des glaces, et à un moment, je ne sais plus trop où ni quand, nous empruntons un ascenseur public qui nous élève d’un étage de la ville à un autre. Et là, dans la cabine, il y a beaucoup de monde et il y a un liftier. »

C’était en mars. Ces soirs-là, à Marseille, dans ce quartier, on se verrait bien en ancien des Brigades rouges, à devoir s’y cacher. À y mener une existence clandestine mais qui n’exclurait pas, par exemple, qu’on donne des cours de latin ou de géométrie aux enfants de quelques couples ayant appartenu à notre camp, ou dont les parents ont appartenu à notre camp, et qui s’en souviennent, avec lesquels on a gardé contact, même si depuis le temps ils se sont embourgeoisés, qu’ils ont réussi dans la pub ou le journalisme, ou les deux, tandis que toi, tu continues à raser les murs et à porter la casquette des mauvais garçons. Une existence qui n’exclut pas, une fois au moins, de recevoir la visite d’une étudiante chilienne qui travaille à une thèse d’histoire sur les années de plomb, qui vient passer une année en Europe pour faire le tour des lieux emblématiques, et qui souhaite t’interroger. L’après-midi, tu l’emmènes au Parc Chanot. Vous vous étendez, pieds nus sur une pelouse, sous un grand arbre, et là tu réponds à toutes les questions qu’elle avait prévu de te poser. Elle prend des notes. Elle hoche la tête quelquefois, n’osant t’interrompre. Elle boit tes paroles. Elle veut des détails, des noms, des arguments ? Tu lui en fournis. Elle n’aura pas fait ce long voyage pour rien. Puis vers le soir, vous revenez, un peu las, sans trop parler, jusqu’à ce que tu lui dises : « Si tu veux, j’ai un boudin que je peux faire à la poêle, du fromage, des oranges et une bouteille de vin rouge ».

Elle allume une cigarette et, debout, elle regarde tes livres rangés sur des étagères en bois. Elle glisse une cigarette allumée entre tes lèvres et, dans l’attente, tandis que tu lui tournes le dos, occupé que tu es à faire frire des patates coupées en rondelles puis le boudin, elle regarde tes livres.

Elle dit : « Je peux fouiller. Tu es sûr ? Partout ? » Elle tire des livres de leurs rayonnages, pas forcément les plus politiques, des BD aussi, pas forcément les plus sages, et même, du bout des doigts, elle ouvre des dossiers, des carnets, des piles de lettres.

Levant la voix, avec du rire dans la voix, elle dit : « Tu es sûr que je peux ? C’est vrai que je suis curieuse et voleuse, comme une hirondelle, comme une autruche, comment on dit en français ? » Et toi, te détournant de la poêle dont tu tiens solidement le manche, tu lui réponds par-dessus ton épaule : « Qu’est-ce que tu crois que je peux avoir encore à te cacher, Pilar. Amour de ma vie. Prunelle de mes yeux. »

« Tu parlais d’un liftier », me rappelle Augustine en me serrant le bras. Nous arrivions sur le Cours Julien. Les terrasses étaient envahies de personnes qui semblaient toutes des étudiantes et des artistes, dont quelques-unes peut-être avaient amené ici leurs professeurs et s’employaient à leur faire boire de la bière.
Je reprends donc : « Dans cet ascenseur, il y avait un liftier, jeune, mince, je me souviens, en livrée impeccable. Il s’asseyait sur un petit tabouret réservé à son usage, puis se relevait à chaque étage pour saluer les nouveaux arrivants.
— Oui, et alors ?
— Alors, c’est difficile à expliquer.
— Au point où tu en es. Après tant d’année. Tu l’as trouvé beau, ce garçon ? Soudain, tu as découvert que tu aimais les garçons ? Tu en es tombé amoureux ? — Non. C’est après coup. Une heure plus tard peut-être, nous nous trouvions à l’hôtel ou dans un restaurant, j’ai pensé et aussitôt j’ai dit à mes amis : “Vous avez vu ce liftier, tout à l’heure, dans l’ascenseur ? Vous l’avez remarqué ? C’était Jorge Luis Borges.”
— Parce qu’il lui ressemblait ?
— Pas le moins du monde.
— Alors, que voulais-tu dire ?
— Je l’ignore. Je n’ai pas imaginé une seule seconde que ce garçon se serait intéressé à la littérature, ni qu’il aurait jamais lu une page de l’Argentin ; et je n’imaginais pas non plus que l’Argentin l’ait jamais rencontré. Et remarque que, quand bien même Borges serait monté dans cet ascenseur, lors d’un passage à Gènes, il n’aurait pas pu le voir puisqu’il était aveugle.
— Alors quoi ?
— Alors, rien. C’était juste comme si j’avais été frappé par un signe infime que Borges aurait ignoré aussi bien que ce le garçon lui-même qui, en effet, devait être beau. Un signe qui aurait pu indiquer qu’un jour peut-être celui-ci servirait de modèle à un personnage qui apparaîtrait dans une nouvelle de l’auteur. Qu’il était destiné depuis toujours à figurer dans une nouvelle que Borges n’avait pas encore écrite mais qu’il finirait par écrire, ou plutôt par dicter, puisqu’il ne voyait plus ; à moins qu’il ne le fît pas ; que cette nouvelle, il ne l’écrirait jamais. Et c’était, depuis ce temps-là, au fil de toutes ces années, comme si j’avais gardé cette histoire en réserve pour te la raconter ce soir, dans ce quartier de Marseille où je n’avais pas imaginé que nous finirions par nous trouver ensemble.
— Seuls, tous les deux, comme des aveugles qui se tiennent par le bras, au hasard de ces rues tortueuses, pour ne pas trébucher dans la nuit. »

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