Soleil et ombre

Jérémie a dit : « Parfois, dans certaines villes où nous faisons escale, j’ai l’impression de reconnaître quelque chose d’Alger que je n’ai pas connu, mais dont je me dis que mon père l’a connu et dont il devait se souvenir. Quelque chose dont le souvenir a pu l’accompagner jusque dans la nuit la plus obscure et la plus douloureuse, dans la honte la plus hideuse, et qu’il a emporté dans la mort. Je veux dire que, dans certaines circonstances, j’ai le sentiment d’être porteur de souvenirs qui ne sont pas les miens. D’être habité par lui. C’est le plus souvent dans un jardin public, quand la ville est écrasée de chaleur : il y a des bancs où des hommes sont assis, une jambe pliée, un pied nu posé sur le rebord du banc, qui bavardent en mâchant des bâtons de réglisse ; des pelouses et des bassins où nagent des flamants ; et, à l’arrière-plan, un mur de végétation qui abrite une allée. Celle-ci forme un tunnel d’ombre et de parfums. Il suffit qu’on s’y engage. Les amoureux et les vieillards le font. L’absolue félicité que je ressens alors ne m’appartient pas. C’est un sentiment qui me traverse. C’est celle que ressentait mon père chaque fois qu’il parcourait un certain jardin dont je tairai le nom, connu pour ses espèces exotiques, ses cris de singes et d’oiseaux, où les pergolas forment des labyrinthes. Et même, en n’importe quel lieu du monde qu’il se soit trouvé, dans n’importe quelle cave immonde qu’il ait pu s’engloutir, il lui suffisait de fermer les yeux pour s’y croire à nouveau. La cathédrale, le grand hôpital sont juchés sur des collines; le soleil se réfracte sur leurs façades blanches ; les trolleybus ont du mal à gravir les avenues en pentes par où on y accède ; mais, dans la ville basse, le jardin, en plus de ses palmiers et ses bassins, possède ces allées d’ombre si épaisse que le sommeil vous prend. »

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