Sur la route de Barcelonnette

Puis quelqu’un a préparé une marmite de pâtes à la sauce bolognaise, et chacun est venu se servir dans le coin cuisine, en y ajoutant du poivre et du parmesan, pour aller ensuite manger sa portion là où il trouvait une place où s’asseoir, à la table de la terrasse ou à l’intérieur, sur un fauteuil ou sur une chaise, l’assiette en équilibre instable sur ses genoux, un verre de vin rouge posé au plus près, sur le carrelage. Le lieu était assez resserré pour qu’on puisse s’entendre et converser, sans arrêter la musique (Wayne Shorter et Herbie Hancock, on n’en démord pas, je ne sais pas qui sélectionne les titres sur son iPhone, mais je ne choisirais pas mieux) et sans élever la voix, d’un espace à l’autre ; et comme j’avais bu deux whiskies, je n’avais pas envie d’en boire un troisième, je suis passé à l’eau. Cela ne m’a pas rendu plus loquace mais m’a permis de suivre les conversations. Elles portaient sur le réchauffement climatique. Il était question, en particulier, des montagnes de notre arrière-pays. Je connaissais les lieux d’où certains parmi le groupe revenaient de promenades qu’ils avaient voulu faire dans les jours précédents, et où ils avaient été impressionnés par la sécheresse qu’ils rencontraient.

« Le paysage va changer. Encore trois ou quatre étés comme celui-ci et nous ne le reconnaîtrons plus. » 

Ils parlaient du tronçon de route qui va de Puget-Théniers à Entrevaux. Ils parlent du tronçon de route qui va de Puget-Théniers à Entrevaux, des grands platanes penchés qui bordent la route. Quelqu’un dit : « On voit à leurs feuillages qu’ils manquent d’eau. Et ensuite quand tu redescends sur l’autre versant du col de la Cayolle, vers Barcelonnette, c’est la forêt de sapins que tu vois souffrir. » Et moi, je suis ici. À attendre que le courage me vienne d’y retourner tout seul. Cet automne, je le ferai. Aussitôt qu’il recommencera à pleuvoir. Je prends ma voiture et je file, un gros carnet Moleskine et une bouteille de J&B dans mon sac à dos.

Puis soudain, tandis que tout le monde parlait de choses bien inquiétantes, bien tristes, l’amie qui était assise à côté de moi, sur le même canapé, a tendu les jambes et bougé les pieds. Ses jambes étaient très haut découvertes, très belles, et sur ses pieds les ongles étaient vernis de rouge. Je les ai regardés sans comprendre ce qui la faisait rire, puis elle m’a donné un coup de genou et dit « Tends tes jambes, comme moi », ce que j’ai fait à mon tour, et alors elle dit : « Tu vois, nous avons les pieds pareillement rayés, blanc et brun. La marque des Birkenstock ». Alors, j’ai dit « C’est vrai » et j’ai compris qu’elle voulait me rappeler que nous étions un peu de la même famille. Mais, à ce moment-là, pour une raison inconnue, la petite Bose ne diffusait plus du jazz. Ce que nous entendions, je le reconnaissais, cela venait de loin, c’était Billy Joe Royal qui chantait : « Got a certain little girl that's on my mind… Hush, hush… I thought I heard her calling my name now ».

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