À bord du Pourfendeur

Jérémie adore dormir à bord du Pourfendeur. Il s’est engagé dans la Marine parce que Joseph Gavard lui avait recommandé de le faire, à la poursuite de Léon Charmeux, pour lui coller au train, pour savoir qui il était, à quoi il ressemblait, recueillir le maximum d’informations le concernant ; en réalité, il n’apprendra rien, ou si peu, mais il découvre la mer. Il ne savait rien d’elle, et maintenant encore, le jour durant, la mer ne lui dit pas grand chose. Il est accaparé par des tâches qu’on lui assigne, et il n’a pas vraiment le temps de s’occuper de celle-ci, ni de la regarder, ni de l’entendre. Mais que vienne la nuit. Couché dans l’obscurité de sa cabine, un seul hublot devant les yeux où la ligne de l’horizon oscille, et la mer au-dessous de lui. L’immense profondeur de la mer au-dessous de lui, avec les innombrables êtres qui la hantent. Couché dans sa cabine, il rêve de la mer et, dans son rêve, cette mer est peuplée d’êtres qui sont les doubles des victimes des exactions perpétrées pendant la bataille d’Alger. Des martyrs, objets de tortures, d’enlèvements, d’exécutions sommaires commises sur ordre par des militaires français, des parachutistes qu’on avait armés d’abord, habillés et entraînés pour de bien autres destins. Un mérou ainsi est un avocat, défenseur du FLN, qui a été torturé dans une cave et qui n’y a pas survécu. Certains de ces êtres, en passant, disent leurs noms, d’autres pas. Certains racontent des bouts d’histoires, ils citent la Villa Mahiedinne où ils ont été interrogés, d’autres préfèrent l’oublier. Ils disent comment ils ont été balancés en Méditerrannée, depuis un hélicoptère, les pieds coulés dans une bassine de ciment. Et tous ont l’air triste, un peu égaré. Peut-être dans la physionomie de telle raie, d’un cachalot, d’une murène, quelque chose de triste et d’un peu amoché, mais pas davantage. Et comme Jérémie évolue parmi eux sans jamais apercevoir son père, il leur pose la question, « N’auriez-vous pas vu Lucien Quintana, oui, mon père ? », et ceux-ci lui répondent : « Lucien ? Mais oui, bien sûr, il était là il y a une minute à peine, ne t’inquiète pas, il se promène, tu sais comment il est, il a dû rencontrer quelqu’un, et peut-être qu’il est allé prendre un café chez cette personne, et regarder s’il peut réparer son poste de radio ou son poste de télévision, s’il a les outils nécessaires pour ça, ou peut-être, si c’est une femme, est-il assis en face d’elle à sa table de la cuisine, et elle lui tire les cartes, tandis que le café finit de chuinter sur le fourneau à gaz, avec la couleur et le parfum de l’orange sur la toile cirée », à quoi Jérémie comprend qu’ils n’ont rien contre lui, qu’ils sont devenus amis, même l’espadon et le cachalot sont devenus amis de Lucien. La mort et la mer ont nettoyé Lucien Quintana de ses fautes anciennes, ici il a trouvé le pardon et la paix, si bien que Jérémie peut dormir du meilleur sommeil du monde. Même quand c’est la tempête dehors (en surface). Même quand les marins les plus aguerris vomissent à même le sol, dans les coursives du navire où ils finissent par glisser, tomber et s’endormir, à moitié assommés, Jérémie Certeau (car vous vous souvenez, il ne porte pas le nom de son père mais celui de son grand-père maternel qui l’a adopté) habite le fond de l’océan où tout est calme, où la lumière est rare, où la tempête n’existe pas, juste un peu de sable que soulève la caresse de la queue d’un requin. Tout le long de la nuit, il dort comme un bienheureux.

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