Jeux de jardin

Pas vraiment un jardin puisqu’on n’y cultive ni fleurs ni légumes, seulement trois pommiers et deux pruniers à peine fleuris de blanc, juste un espace situé derrière la maison, sur la rive du canal, avec une grande table en bois dont la peinture s’écaille, autour de laquelle les convives ont déjeuné et qu’ils ont maintenant quittée.
Deux d’entre eux ont tiré leurs chaises pour mieux profiter du soleil. Ils sont occupés à jouer aux échecs, l’échiquier posé sur le sol où un peu d’herbe le dispute au gravier, ce qui les oblige à beaucoup se baisser, le torse entre les cuisses, les mains entre leurs pieds, presque front contre front, en même temps qu’ils ont cette conversation à propos du colloque de Milan, qui maintenant les distrait des arcanes compliqués du jeu, qui les fait se redresser pour mieux se voir, pour se parler les yeux dans les yeux, jusqu’à peut-être oublier la partie, tandis que quatre autres disputent un match de volley-ball.
Un homme et une femme dans chaque équipe, repartis de par et d’autre d’un filet qui pendouille, ce qui fait six personnes en tout, auxquelles s’ajoutent le maître des lieux qui a disparu à l’intérieur de la maison, où il a déclaré avoir un coup de fil à passer, mais dont il ne revient pas, et une fillette quant à elle bien présente, assise dans un transat et qui lit sans rien dire, sans apparemment se laisser distraire par rien ni personne, dans un gros volume des aventures de Harry Potter.
L’a-t-on appelée Joyce ou Véra ? Est-elle la fille de Jean-Michel Sorrenti, l’historien revenu de Milan, ou plutôt celle de Bernard Loriot, le chef de la chorale, dont on peut se demander si, après avoir raccroché son téléphone, il ne se serait pas endormi dans le fauteuil où il était venu s’asseoir ?
Pendant ce temps, le ciel se couvre et les volleyeurs se fatiguent. Madeleine la première déclare forfait. Elle se tient les côtes, souffle, le visage marqué de rouge, se tourne vers les deux joueurs d’échecs, comme si elle s’intéressait à la partie qu’ils disputent, ou comme si, de loin, elle avait surpris quelques paroles de leur conversation qui avaient éveillé son attention, et qu’elle souhaitait en entendre davantage. Et, comme s’il avait attendu de sa part ce signe d’intérêt, Sorrenti s’adresse à elle, à présent, il lui dit : « Et d’ailleurs, Madeleine, là-bas, j’ai entendu parler de ton patron.
— De Monsieur Charmeux, tu veux dire ?
— Oui, du fameux Général Léon Charmeux. Pas dans le cadre d’une communication officielle, note bien, pas encore, mais un soir où nous dînions au restaurant. Je me suis trouvé à la même table qu’un jeune chercheur israélien. Il parlait pour deux ou trois collègues autour de lui, il s’exprimait en anglais, de la manière la plus simple et la plus directe, il expliquait qu’il arrivait au bout d’un long travail d’enquête à propos de ce monsieur. »
Madeleine regarde son interlocuteur, le visage plus rouge encore, des gouttes de sueurs perlent sur son front et sur sa lèvre supérieure, mais sa bouche reste serrée, elle ne répond rien. Sorrenti semble hésiter, puis il ajoute : « Tu ne me demandes pas pourquoi il s’intéresse à lui ?
— C’est pas très difficile à deviner. Nous en avons déjà parlé, toi et moi.
— Nous avons essayé d’en parler. Ou plutôt, j’ai essayé de t’en parler, mais tu tournais la tête, tu semblais ne pas me croire, tu disais que nous n’avions pas de preuves.
— Je ne pense pas avoir dit que nous n’avions pas de preuves — ou que vous n’aviez pas de preuves. Je t’ai seulement demandé si les preuves dont vous disposiez, ou dont disposent les spécialistes leur semblaient à eux-mêmes suffisantes. Si c’était le cas, j’imagine qu’ils ne tarderaient pas à les montrer, depuis le temps, ce qu’ils ne font pas. Et j’ai pu ajouter que d’ailleurs je ne voulais pas le savoir, justement parce que Monsieur Charmeux est mon employeur, qu’il est très âgé, qu’il perd la mémoire, et que, quoi qu’il ait pu faire dans un autre pays et dans une autre vie, il ne m’appartient pas d’en juger, je lui dois le respect.
— Si ton père ou ton frère avait été victime de la torture, ou un fiancé, ou un mari…
— J’en parlerais autrement. J’en parlerais en témoin. Je dirais : “Mon père, mon frère, mon fiancé, ou même mon voisin, juste mon voisin, tu vois, a été victime de la torture”, tandis que là…
— Eh bien, tu as la chance de ne pas connaître de victime, mais admets que tu connais, que tu fréquentes et que tu sers un bourreau, un criminel de guerre, et que tu le fais jour après jour, depuis des années, en toute connaissance de cause. On pourrait te convoquer à la barre d’un tribunal, au titre de témoin, pour t’interroger à son propos.
— Si on me convoque, j’irai et je parlerai sans la moindre hésitation. Je dirais tout ce que je sais. Que Monsieur Charmeux n’aborde jamais ce sujet avec moi ni, que je sache, avec aucun visiteur, et qu’a ma connaissance, sa bibliothèque ne contient aucun ouvrage concernant l’Algérie, sans doute des lettres, peut-être bien des dossiers rangés dans des cartons, je pourrais même dire au sommet de quelle armoire il les a fait hisser, mais il ne les ouvre jamais, il ne pourrait pas le faire sans mon aide et, cette aide, il ne me l’a jamais demandée. Et qu’on ne compte pas sur moi pour aller mettre les mains là-dedans, pour fouiller dans ces vieux papiers comme une clocharde dans une poubelle. Pour le reste, c’est un vieillard comme les autres, pas vraiment sympathique, très réactionnaire, détestant la jeunesse, parlant tout fort à son poste de télévision pour lui dire des horreurs, et qui ne se souvient plus, le soir, de ce qu’il a mangé à midi. 
— Ce jeune chercheur annonce qu’au moins deux articles de recherche seront bientôt publiés, coup sur coup, puis un ouvrage de synthèse…
— Madeleine ne les lira pas. » La phrase de Jean-Michel Sorrenti a été interrompue par Bernard Loriot. Celui-ci, ressorti de la maison quand la conversation était déjà commencée, est venu se placer près de son amie. D’abord, il a écouté. Maintenant il ajoute : « Et moi non plus, je ne les lirai pas. »
Loriot a parlé sur un ton calme et tranché. Comme quelqu’un qui ne cherche pas la bagarre mais qu’il est près à s’y livrer, s’il le faut ; et, en parlant, il a posé une main sur l’épaule de Madeleine, comme pour signifier qu’elle était désormais sous sa protection, tandis que celle-ci se laissait aller contre lui et glissait un bras autour sa taille, s’accrochant d’une main à la ceinture de son pantalon.
Sorrenti observe l’équipage. Il retient un sourire. Il se détourne de Madeleine pour répondre à Loriot : « Tu juges cela sans importance, tu t’en désintéresses, tu y es indifférent ?
— Pas du tout. Je suis très heureux que des historiens fassent toute la lumière sur ce sujet, il était temps, c’est leur rôle, ils sont payés pour ça, et je souhaite par dessus tout que les coupables qui sont encore en vie soient traduits devant la justice. Cela permettra d’en finir peut-être, pour un moment, avec cette fable horrible selon laquelle “nous serions tous concernés”, “nous serions tous coupables”. Les coupables ont des noms. Aujourd’hui, j’essaie de vivre de la musique que je fais avec vous, de l’amitié que Madeleine m’accorde, et je veille sur ma petite fille Véra quand ses parents me la confient. Je participe aux réunions du comité de défense du canal de Bourgogne, et je me montre respectueux de la nature autant qu’il m’est possible de l’être, je trie mes déchets, je consomme juste le peu d’eau qu’il me faut pour une douche et me brosser les dents, mais le reste n’est plus de mon ressort. »
Jean-Michel se fend d’un large sourire. Maintenant, il parait tout à fait détendu, et c’est sur un ton de plaisanterie qu’il conclut : « Tu pourrais vivre en Suisse, mon cher Bernard. Si tu avais été plus riche, je suis sûr que tu serais allé t’installer en Suisse, en pays neutre. Tu as un côté protestant. »

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Gustave Courbet. 1853


Commentaires

Anonyme a dit…
* sur un ton calme...?
Merci. Je corrige.

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