La fin de quelque chose

Le garçon — il s’appelle Arsène — redescend du conservatoire de musique, par le boulevard Charles de Foucauld, avec son violon à la main. C’est un soir de juin, le ciel est couvert de brume, il semble que le jour ne finira jamais, et le garçon retarde autant qu’il peut le moment de rentrer chez lui. Quand il le fera, ce sera pour poser son violon et ressortir presque aussitôt après.
Personne ne l’attend dans l’appartement de ses parents, où il habite et d’où ceux-ci se sont absentés. Ils ne seront pas là pour l’empêcher de ressortir, ni pour lui demander seulement où il va. Il passera une bonne partie de la nuit, peut-être la nuit entière, à errer dans les rues de la ville avec Justin, un camarade plus vieux que lui. Ils en sont convenus. Mais, avant cela, il faudra qu’il pose son violon dans sa chambre où le pupitre métallique est toujours dressé, et il n’est pas pressé de le faire. Il retardera le moment de le faire jusqu’à ce que la nuit vienne, ensuite il ira rejoindre son camarade.
Il traîne dans les rues, il entre dans un parc où sont enfermés, derrière des grilles, des singes, des perroquets et des éléphants. Ailleurs, il y a un étang avec de roseaux qui se froissent dans l’air humide, et des flamants roses qui s’élèvent à grands coups d’ailes. Il observe les vieillards qui bavardent ou qui jouent aux échecs, assis sur des chaises. Certains sont vêtus de chemisettes à manches courtes qui laissent voir le flétri de leurs bras décharnés. D’autres portent des blousons en tissus synthétiques, comme s’ils pouvaient avoir froid.
Quand il ressort du parc (ses hautes grilles en fer forgé confèrent à l’entrée la solennité qui convient à un jardin botanique), il se mêle aux enfants qui courent et qui font de la bicyclette sur le parvis d’une gare d’intérêt local. Un autobus s’arrête devant le parvis, et il voit en descendre les musiciens d’une fanfare qui ajustent leurs uniformes et qui préparent leurs cuivres pour le concert qu’ils sont venus donner, qui sera suivi d’un bal. Et il fait ces observations de façon distraite, avec l’idée que bientôt il ira déposer son violon chez lui pour ne plus le reprendre. Car ce soir, au conservatoire, il a annoncé à son professeur (celui qui est son professeur depuis ses tout débuts) qu’il arrêtait là ses études de musique. Qu’il ne jouerait plus de violon. Et ce monsieur en a paru peiné plutôt que surpris. Il a dit : « Tes parents le savent, Arsène ? Tu en as discuté avec eux ? Ils t’ont donné leur accord ?
— Je leur ai annoncé ma décision. Elle était prise. Ils n’ont rien dit. Ils ne peuvent pas me forcer. Ils m’ont toujours obligé, lorsque j’étais enfant. Et voici longtemps que je ne fournis plus un travail correct. Je n’en ai plus le goût. Je joue aujourd’hui moins bien que je faisais lorsque j’avais dix ans. Ne dites pas non, Monsieur Cesario, vous le savez, vous devez vous en souvenir. Alors, autant arrêter. Vous ne trouvez pas ? »
Le professeur hoche la tête. Il dit : « Ils doivent être déçus. »
Arsène hoche la tête à son tour. Il est occupé à ranger son violon dans sa boîte noire dont l’intérieur est capitonné de feutrine bleue. Il prend soin de détendre son archet. Il procède avec des gestes doux, et il arrange une peau de chamois sur l’instrument précieux avant de refermer la boîte, comme s’il s’agissait d’un petit animal et qu’il pouvait avoir froid, ou comme s’il était mort. 
Son professeur le regarde faire, il ne le presse pas de répondre. Enfin, Arsène murmure sans lever les yeux : « Oui, ils sont déçus. Et fâchés contre moi. » Et, à part soi, il songe : D’ailleurs, c’est pour cette raison qu’ils sont partis à la campagne. Pour ne pas être chez nous, tout à l’heure, quand j’irai poser mon violon dans ma chambre. Par l’imagination, il voit son lit étroit, les étagères garnies de livres et une grande affiche montrant Charlot assis sur une marche d’escalier, près d’un petit garçon coiffé d’une casquette, et il se souvient du sourire amusé de la camarade de classe qui lui a offert cette affiche, roulée dans un cylindre en carton, un jour qu’elle revenait d’un voyage à Londres et qu’elle a sonné à sa porte, qu’elle s’est tenue debout devant sa porte pour la première fois. Et maintenant qu’il a quitté le conservatoire, il retarde le moment de rentrer chez lui pour déposer son violon.
Il sait que l’appartement est vide, sombre à cause des volets tirés et du jour qui s’achève.

Commentaires

MRG a dit…
* comme s’ils pouvaient avoir froid.
Oups ! Merci, je corrige

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