Le goût de l'aventure

Après quoi, chacun y est allé de son commentaire. Joseph Gavard a bien essayé de présenter Jérémie aux membres du Comité, mais ceux-ci n’ont guère fait attention à lui. Ils avaient l’esprit ailleurs. Un seul lui a proposé d’aller fumer une cigarette à l’extérieur. Ce n’était autre que le fameux Vendredi, alias Ariel Elharar, professeur d’histoire à l’université de Tel Aviv et le plus jeune de l’équipe. « Voici longtemps que j’entends parler de vous et de la triste histoire de votre père, a-t-il dit en offrant la flamme de son briquet. Ne faites pas attention aux autres. Ils ont l’impression, comme moi, de vous connaître depuis toujours. Vous faites partie de la famille. Mais je n’en suis pas moins heureux de vous rencontrer. »

Ariel Elharar était petit et mince comme l’était Jérémie, vêtu du même polo sombre, fermé au cou, sous une veste cintrée pour lui, tandis que Jérémie portait le duffle-coat avec lequel il avait fait le voyage et qu’il gardait ouvert parce qu’il était trop chaud pour le climat niçois, même en hiver. Leurs silhouettes étaient de celles qu’on rencontre sur les campus universitaires du monde entier. Ils auraient pu être occupés à parler des sonnets de Shakespeare ou de la théorie des sous-ensembles flous de Lotfi Zadeh. Et encore que celui-ci fût plus jeune que l’autre d’une vingtaine d’années, on aurait cru que Elharar était le professeur et Jérémie son meilleur étudiant. Car c’est ce dernier qui disait : « Je crains de n’avoir pas été d’une grande utilité pour la rédaction de votre livre. Sans doute s’agissait-il pour moi d’un sujet trop personnel et douloureux.
— Nous l’avons bien compris.
— Mais ces aveux tonitruants que fait Charmeux tombent-ils bien à propos ?
— Vous vous demandez s’ils ne remettent pas en question la pertinence du projet.
— Je n’osais pas le dire ainsi.
— Oh, ne craignez rien. L’ouvrage se justifie plus que jamais.
— Expliquez-moi.
— Charmeux est à moitié sénile, en même temps que dépourvu de toute morale. Sa fidélité à une patrie dont il se fait une idée abstraite le dédouane vis à vis des autres de tout crime réel. Il peut revenir demain sur ses propos. Et, même s’il ne le fait pas, un avocat viendra plaider que sa mémoire lui joue des tours. Bien sûr, nous aurons à ajouter une postface à notre livre, mais nous avons réalisé un vrai travail d’historiens, modeste et minutieux, un travail fait pour être dépassé, mais sur lequel d’autres pourront s’appuyer avec confiance. Comme le diraient nos amis, nous avons ajouté notre pierre à l’édifice. Celui du savoir, de la connaissance. Celui des Lumières. Et quant à vous, nous aimerions ne pas vous voir disparaître aussitôt dans votre lointaine province. À tout le moins, nous voudrions ne pas perdre le contact. Car c’est maintenant enfin que vous allez pouvoir témoigner.
— Vous me surprenez. Expliquez-moi encore.
— Eh bien, voilà. Nous sommes bien d’accord que les crimes commis en Algérie ont été amnistiés, et que donc Charmeux ne peut pas être accusé sur ce motif. Mais il peut l’être pour apologie de crimes de guerre, et il le sera. Un procès aura lieu, les peines encourues, par le journal qui a publié l’interview et par lui, ne seront pas bien lourdes. Le concernant, ce sera juste la déchéance nationale, l’infamie. De quoi l’accompagner tranquillement jusqu’au tombeau. Mais des associations — le MRAP, la LICRA, d’autres encore — se porteront parties civiles, et dans ce cadre vous pourrez comparaître en tant que témoin, et je peux vous assurer dès à présent que votre parole fera du bruit. »

Puis ils rentrèrent. Ariel amena Jérémie près de Rafael Ocampo qui était resté le dernier assis, les deux mains posées à plat sur la table, ses yeux d’aveugle tournés vers le ciel. Ariel déclare : « C’est moi, Rafael. J’ai parlé avec Jérémie Certeau. Je lui ai dit que l’aventure, pour nous, n’était pas terminée, et il m’a donné son accord pour la poursuivre. » À peine la voix d’Ariel Elharar s’était-elle fait entendre, que la main gauche du vieillard s’est levée et, comme inévitablement, la main droite d’Ariel s’est posée dans la sienne. Et presque aussitôt alors, la main droite du vieillard s’est levée, et sans réfléchir à ce qu’il faisait, Jérémie Certeau a posé sa main gauche dans la sienne.

Il tenait leurs deux mains dans les siennes, le vieil aveugle, quand il a répondu. « L’aventure pour nous autres s’achève. Nous sommes trop vieux. Il ne reste que vous deux. Mais ensemble, vous la mènerez à bout. » Et là, il se mit à parler anglais avec un fort accent français, plutôt marseillais, en même temps qu’espagnol. Sans lâcher leurs deux mains, très lentement, il a dit : « “Come along, Peachey. It's a big thing we're doing.” The mountains they danced at night, and the mountains they tried to fall on Peachey's head, but Dan he held up his hand, and Peachey came along bent double. He never let go of Dan's hand, and he never let go of Dan's head.
— Rudyard Kipling, commenta Ariel. L’homme qui voulut être roi. »
Ocampo hocha la tête avant de poursuivre : « Daniel Dravot et Peachy Carnehan. Jérémie Certeau et Ariel Elharar. Il m’arrive de vous confondre (et, disant cela, ils secouait gentiment leurs deux mains, comme celles de deux jeunes mariés, tout en regardant le plafond). Je dis le nom de l’un en pensant à l’autre. C’est vrai que vous vous ressemblez. Et vous vous ressemblerez de plus en plus, avec le temps. »

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