Pour que la guerre soit finie

Cette année-là, les candidats au bac se virent proposer, pour l’épreuve de philosophie, la question suivante : « “Il est tout aussi injuste de ne pas désigner et punir le coupable d’un crime que de punir un innocent”. Commentez. » Beaucoup de candidats s’en réjouirent, car ils avaient travaillé la question. La phrase qu’il s’agissait de commenter avait été prononcée par Jérémie Certeau à l’occasion du procès intenté par le ministère public à l’encontre de La Libre Belgique et de Léon Charmeux au titre d’apologie de crime de guerre. Toute la presse s’en était faite écho, les intellectuels les plus brillants de la scène culturelle française et européenne en avaient débattu. On se souvient en particulier du long papier publié par Roberto Bolaño dans The New Yorker peu de temps avant sa mort. 

Rappelons dans quel contexte, cette phrase fut prononcée. Les débats qui s’étaient tenus devant la cour étaient restés très formels. Compte tenu qu’il était hors de question d’intervenir sur le fond — à savoir les crimes commis par l’armée française engagée dans la lutte antiterroriste, tout particulièrement pendant la période qui va de janvier à octobre 1957, crimes qui étaient amnistiés depuis 1962 —, il ne restait qu’à considérer l’apologie de crimes de guerre, c’est-à-dire à peu près rien, et moins que rien dans la mesure où on pouvait se féliciter, au contraire, que La Libre Belgique ait obtenu des aveux si abondants et si clairs de la part de Léon Charmeux.

Devant la cour, Jérémie n’avait rien dit. Nous étions-nous attendus à ce qu’il se lève, qu’il prenne la parole, qu’il accuse, qu’il vitupère ? C’eût été mal le connaître. Mais une fois dans le hall du tribunal, quand les journalistes étaient venus à sa rencontre, caméras à l’épaule, micros à la main, au lieu de les repousser, il avait chaussé des lunettes, sorti d’une poche de son blouson Levi’s un papier plié en quatre et, après l’avoir déplié, lentement et distinctement, il avait lu la déclaration suivante : « D’ordinaire, quand des personnes disparaissent, elles laissent leurs noms, et les survivants recueillent ces noms, et les consignent, et les publient. Je cherche une liste des personnes tuées et disparues pendant la guerre d’Algérie. J’ai beau chercher partout, je ne la trouve pas. En Algérie, des crimes ont été commis. Les victimes avaient des noms, les coupables aussi. Il serait important de les connaître. Il est tout aussi injuste de ne pas désigner et punir le coupable d’un crime que de punir un innocent. Entre ces deux injustices, une société démocratique n’a pas à choisir. Tant que le coupable n’est pas désigné et puni, la victime peut croire qu’une malédiction s’attache à elle, et rien n’empêche encore que cette malédiction se transmette d’une génération à la suivante. Il faut que le coupable soit puni pour que la victime se persuade d’être innocente, et qu’ainsi la malédiction soit conjurée. J’appelle les gouvernements d’Algérie et de France à s’associer pour publier une liste commune des martyrs civils et militaires. C’est le moins qu’on puisse faire. Alors et alors seulement, la guerre sera finie. » 

→ Téléchargez gratuitement la version linéaire du livre (Nice-Nord) en cours d'écriture, format PDF ou EPUB.


Commentaires

Articles les plus consultés