Rencontres du Troisième Type

Dominique, la femme de François Riel, et Jennilee, son amie, appartiennent toutes deux à une troupe de théâtre amateur. Jenniliee est professeure d’anglais, et une actrice importante de la troupe, habituée aux premiers rôles, tandis que Dominique en est la costumière attitrée. Il lui arrive d’accepter un rôle tout à fait secondaire, pour rendre service, quand Paul (le directeur de la troupe) insiste, mais sa vraie passion est le vêtement et la couture.

La troupe monte deux pièces par an, et aussitôt qu’un titre est choisi, elle adore se mettre au travail la première. Elle épluche le livret, même si l’œuvre (Ibsen, Tchékhov, Pirandello, Pinter) lui est déjà connue. Elle songe à des modèles. Elle fouille dans des magazines, elle passe des heures à la bibliothèque. Il lui est arrivé de prendre l’avion pour visiter un musée, à Chicago, ou consulter une banque d’images. De retour chez elle, elle déballe ses cartons. Elle dessine, photographie, décalque, imprime, modifie les couleurs. Jennilee est la seule, dans cette première phase, à avoir accès à la pièce de sa maison qu’elle a transformée en atelier (depuis que les enfants sont partis, même s’ils ne sont pas allés très loin), et ainsi à se faire une idée de ce qui se trame. Paul est jaloux, il demande à voir. Elle le fait patienter le temps nécessaire pour être à peu près satisfaite de qu’elle lui montrera. Puis elle l’invite à venir prendre le thé. En croquant des biscuits à la cannelle confectionnés par ses soins (attentions aux miettes), ils discutent des personnages, de leurs caractères, des acteurs de la troupe qui seront les mieux à même de les incarner. Il faut que tout cela soit cohérent. Il faut que ce ne soit pas trop triste, ni trop avant-gardiste, on connaît le public familial et passablement puritain de cette lointaine province, et bien sûr il faut que cela ne soit pas trop cher à réaliser — mais Francois Riel est le principal mécène de la troupe, et le supporter inconditionnel de la costumière, qui finalement fera tout de ses mains, jusqu’au dernier ourlet.

Et ensuite, arrive le moment des répétions. Et comme on est très exigeants envers nous mêmes, et comme on a toujours l’angoisse de n’être pas prêts à temps, les répétions passent de une à deux, puis trois, puis quatre par semaine. Toujours le soir. Et pour ces soirs-là, l’habitude est prise. Les deux hommes, Jérémie et François, dînent ensemble de sandwiches empilés dans des assiettes, sur une table basse, devant une télévision à écran large où ils regardent tour à tour des matchs de hockey, des films d’horreur aussi archaïques que possible, et les blockbusters de Steven Spielberg. Après quoi — surtout si la nuit est bien noire, si le vent se lève, s’il se met à neiger —, il faut qu’un des deux émette l’idée : « Elles ne devraient pas tarder à en avoir fini, non, tu as vu l’heure ? Et si nous allions les chercher ? »

La troupe quitte le théâtre par l’entrée des artistes, qui se trouve à l’arrière du bâtiment. Un lampadaire éclaire le perron où on se sépare. Jérémie et François attendent dans l’obscurité, de l’autre côté de la rue, tous deux en anoraks, le bonnet sur la tête, tapant des pieds et des mains. Dominique et Jenniliee, chaudement couvertes elles aussi, mais avec des fermetures Éclair pas encore bien fermées au col, des écharpes qui pendent, devinent leurs ombres. Elles leur font signe et prennent congé de leurs camarades pour les rejoindre. On ne s’embrasse pas. On ne se touche pas. Mais presque aussitôt, deux équipages se forment, impossibles à distinguer dans ce peu de lumière. L’un constitué de Dominique et François. L’autre, de Jenniliee et Jérémie. Ils prennent le chemin du retour qu’ils ne chercheront à raccourcir par aucune traverse. Quant à entendre ce qui se murmure dans chacun, presque à l’oreille, la buée du souffle devant soi, n’y comptons pas, nous sommes trop loin.

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Commentaires

Numa a dit…
Bien dit, mais il est rarissime qu’une troupe d’amateurs dispose de tels moyens financiers et jouisse d’un théâtre quasiment à pkein temps.

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