Sans remords

Donc il arrive en retard. Le lieu est étonnant. Des murs peints couleur pastel, indécise à la clarté de néons posés ici et là, sans aucune décoration et presque sans aucun meuble, mis à part d’énormes réfrigérateurs, des tables et des chaises en Formica de couleurs plus soutenues, aux pieds métalliques, tubulaires, et un comptoir derrière lequel un miroir d’une propreté éclatante réfléchit l’image des consommateurs, tous assis autour de tables rapprochées où leur ont été servis, pour certains des glaces, pour d’autres des laits frappés. Et qui se taisent. Comme assoupis. Un seul d’entre eux se lève à l’arrivée de Jérémie, et vient vers lui, la main tendue. C’est Joseph Gavard. 

« Nous n’attendions plus que toi. Prends une chaise. Je te présenterai à nos amis un peu plus tard. D’abord nous devons visionner une vidéo. C’est le journaliste qui a réalisé l’interview de Charmeux. Il a fait une déclaration à la RTB, hier, après que l’article est paru. Assieds-toi. » 

Sur le comptoir, en effet, un poste de télévision flanqué d’un lecteur vidéo. La cassette était prête. Démarrage. Le bonhomme regarde la caméra. La voix est claire, la mine avenante d’un étudiant attardé qui a échoué à son entrée à l’école de journalisme et à celle de cinéma : « Je m’appelle Jacques Denner, j’ai vingt-six ans et mon domaine n’est pas la politique, encore moins l’histoire. Je m’intéresse aux artistes, pas forcément aux artistes les plus connus, tous les artistes ne sont pas connus, et les inconnus ne sont pas les moins bons, et je me suis intéressé ainsi à la musique produite par la diaspora maghrébine à Paris et à Bruxelles. Et c’est ainsi que j’ai entendu parler de la guerre d’Algérie et du général Léon Charmeux. Et le peu qu’on m’en a dit m’a fait mesurer combien j’étais ignorant. Du coup, j’ai eu l’idée de rencontrer ce monsieur pour qu’il me raconte ses souvenirs. Bon, je m’étais un peu renseigné. Je m’étais fait une idée du personnage, et j’étais persuadé qu’il refuserait de me recevoir. J’y suis allé au toupet. Son numéro était dans l’annuaire. “Mon général, lui ai-je dit, je suis belge et journaliste, je souhaiterais recueillir vos souvenirs concernant la guerre d’Algérie”. Je me souviens, j’étais à Arles, dans une cabine téléphonique où la température devait battre des records de chaleur, en train de cuire, j’étais sûr qu’il raccrocherait, mais non, “Savez-vous où j’habite ?”, m’a-t-il répondu, et ainsi je me suis retrouvé chez lui, quelques jours plus tard, dans un petit jardin, derrière sa maison, sur la rive du canal de Bourgogne. Sa gouvernante m’a conduit jusque là où il m’attendait, devant une petite table en fer, sur laquelle étaient posées une pile de carnets noirs et une carafe de citronnade glacée, avec des verres. “C’est, m’a-t-il dit d’abord, ce que les pieds-noirs appellent une vraie limonade. Des citrons pressés, de l’eau pure et de la glace.” Je n’ai pas eu besoin de lui poser de question. D’entrée de jeu, il a déclaré : “Vous pouvez mettre en marche votre magnétophone. Vous êtes venu pour m’entendre parler des techniques de la lutte antiterroriste que j’ai mises au point, et que j’ai enseignées par la suite au Brésil, eh bien, je ne vais pas vous décevoir.” Et là, pendant plus de deux heures, rien n’aurait pu l’arrêter. Sa gouvernante est intervenue au moins une fois. Elle transpirait. Elle a dit : “Il fait très chaud. Je crois, monsieur, que vous avez besoin de vous reposer”, mais sans même s’interrompre, il lui a fait signe de la main qu’elle n’avait qu’à s’en aller, qu’à disparaître. Le bout des doigts joints, balancés dans l’air, comme un balai. Et enfin, quand je suis parti, elle m’a accompagné jusqu’à la grille et elle m’a susurré, de tout près : “Vous savez, il ne faut pas croire tout ce qu’il vous dit, il ne faut surtout pas l’imprimer, il parle sans s’entendre, il ne réfléchit pas, il perd la tête.” Je crois, à présent, que j’aurais pu lui en faire dire davantage, mais ce qu’il a reconnu déjà me donnait le vertige. Et maintenant d’autres peuvent y aller à ma place, si le cœur leur en dit. Pour moi, j’ai fait ma part. »

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Commentaires

alexandra a dit…
Sans repentir, non plus. Cette description du personnage dans son intérieur est douce comme le sucre comme de la limonade et acide comme le citron qui la compose.
J’ai pensé au début du Grand sommeil de R. Chandler, quand le détective Philip Marlowe est introduit dans la serre étouffante où l’attend le général Sternwood. Le chef d’œuvre absolu. Un regret, je m’aperçois seulement que c’est une femme journaliste qui a joué, dans la réalité, le rôle que joue ici le jeune Jacques Denner. Il faut dire que Jacques Denner est dans cette histoire un double de Jérémie Certeau, qui n’est autre qu’un double du narrateur, Alexandre Jacopo, qui lui-même est un double de l’auteur. Je dédierai néanmoins mon récit à cette femme.

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