De grands acacias

C’était dans la deuxième quinzaine de juillet, une période de canicule et de sécheresse qui faisait s’allumer de gigantesques incendies et fuir les campeurs hagards dans la nuit. Il devenait très difficile de sortir de chez soi. J’avais attendu le milieu de l’après-midi. Je suis parti en tramway. Mon idée était d’aller jusqu’à la Librairie Massena, d’y passer un moment à choisir un livre, puis de remonter à pied, en m’arrêtant peut-être pour boire un café au lait dans l’ombre et la fraîcheur d’un glacier.

Je rêvais d'un glacier à la décoration aussi dépouillée que possible, une manière de chambre froide, avec des tables et des chaises en Formica, éclairé aux néons. Mais celui qui me sert de modèle n'existe plus. 

À la Librairie Massena, l’air est climatisé, je m’y suis attardé, je ne sais plus quel livre j’ai acheté, je l’ai glissé dans mon sac à dos et je suis ressorti. Et là, j’ai été pris de vertige. Le soleil m’a à la fois brûlé et ébloui. Je ne tenais plus debout. J’ai traversé la rue en titubant pour m’abriter à l’ombre des arcades des Galeries Lafayette. Il suffisait que je tourne à l’angle de l’avenue Jean Médecin pour retrouver une station de tramway. J’étais inondé de sueur. Je me tenais adossé aux vitrines du magasin pour ne pas perdre l’équilibre. Quand le tramway est arrivé, j’ai calculé mes pas pour parvenir jusqu’à lui et monter à son bord. Il était bondé mais, par chance, un siège vide est apparu dans mon champ de vision et je m’y suis affaissé. 

Ici à l’intérieur, l’air était plus frais. J’étais sauvé, pensais-je. Personne autour de moi ne semblait remarquer mon malaise. Il suffisait que je me laisse transporter. Comme un touriste à Venise, assis dans une gondole. « Ramenez-moi å l'hôtel, piacere. Non, peu m’importe le prix. » Il contemple la lagune, aperçoit l’île de Murano. À son précédant voyage, il n'était pas seul. Cette fois, il se dit que c'est peut-être le dernier. Il lui paraît raisonnable de le penser. Mais parvient-il à s’en convaincre ? Toujours quelque chose résiste.

Au fur et à mesure que nous montions vers le nord, les passagers étaient moins nombreux et l’air plus respirable. Pourtant quand, après la station Borriglione, nous nous sommes approchés de Valrose, où j’ai l’habitude de descendre, j’ai compris que je n’aurais pas la force de me lever de mon siège. Et j’ai laissé passer cette station en me disant que je n’aurais qu’à descendre à la suivante, qui est celle de Gorbella, mais à Gorbella non plus, je n’ai pas pu me lever.

Désormais, le tramway était presque vide, l’angoisse que j’avais ressentie d’abord, en sortant de la librairie, s’était dissipée. Je me sentais léger, un peu euphorique, comme lorsqu’on se réveille d’un évanouissement, ou, dit-on, comme lorsqu’on a respiré de l’éther. Je pouvais sourire. Peut-être faut-il préciser que, plus nous montions vers le nord, plus la pente était raide. Bientôt peut-être échapperions-nous à la ville. Pourtant, encore à la station du Ray, je ne suis pas descendu. Il a fallu que nous arrivions à Comte de Falicon, qui est la dernière station sur la ligne avant le terminus d’Henri Sappia.

Là, je me suis vu débarqué sur un grand carrefour. La chaleur n’était pas aussi étouffante que dans le centre ville, pour autant je ne devais pas m’attarder au soleil. J’ai traversé le carrefour en diagonale pour pénétrer dans le Jardin Maurice Mouchan qui marque l’entrée du Parc du Ray.

Le Jardin Maurice Mouchan n’est pas un vrai jardin, à peine un square au sol bitumé, ombragé de grands acacias. Je me suis assis sur un banc, à l’ombre des arbres, et là j’ai ressenti une impression de bien-être que, d’ordinaire, je n’éprouve qu’en rêve. 

Je me suis dit que j’avais tout le temps d’attendre qu’il fasse plus frais pour descendre à pied jusque chez moi. Je me suis dit aussi que je pouvais occuper cette attente en me racontant des histoires. En inventant des histoires qu’ensuite, rendu chez moi, je mettrais par écrit. Que c’était là un merveilleux endroit pour le faire. Et que même, désormais, quand je me réveillerais, seul dans mon lit, à deux ou trois heures du matin, il suffirait de m’imaginer assis en cet endroit pour que des bouts d’histoires se composent dans mon esprit. Que c’était comme un ermitage que j’avais découvert, un lieu dédié tout à la fois à la prière et à l’invention. Je pourrai y revenir à mon gré, aussi souvent qu'il me plaira, il restera toujours ouvert et il n’y manquera rien de ce qui m’est nécessaire. Ni l’eau qui cascade, ni l’ombre, ni l'encre. Un endroit où se disputent des oiseaux à cause des fruits qui pendent sous les branches, habité par les djinns.

Commentaires

Dvorah a dit…
En cas de crise, même si les chaises ne sont pas en formica , on peut s'arrêter à l'arrêt Libération :
- on descend jusqu'au French Coffee Shop, où un petit monsieur roux très gentil prépare des boissons magiques : on peut prendre un relax en terrasse, ou dedans un fauteuil panthère ou une chaise très haute pour taper sur son ordi
- on monte et on va à IT en face du cinéma boire un caffé exactement comme à Napoli
Ou on descend à Borriglione et on va un peu plus haut au GOUT THÉ D'ANTAN où une jeune femme en dentelle peut te préparer un vrai chocolat viennois
MRG a dit…
J'aime beaucoup. Une question: "je me suis vu débarqué" ou "débarquer"?

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