Flaubert vs Tolstoï

Repris Madame Bovary plusieurs décennies après l’avoir lu dans son intégralité, avec attention et la plus vive admiration. C’était dans les années 70, à l’époque des « modernes », et il n’était guère question alors de Balzac, de Stendhal, ni de Zola ; en revanche, le prestige de Flaubert restait indiscuté. Et, dès les premiers lignes, j’ai reconnu comme une évidence ce qui me l’avait fait admirer. Disons, pour faire vite, son style. Pourtant, quand je suis arrivé à la vingt-cinquième ou trentième page, tout à coup je me suis demandé : « Pourquoi continuerais-je à lire l’histoire de personnages aussi médiocres, dont l’auteur lui-même s’échine à nous montrer combien ils sont médiocres ? À l’âge où me voici, ne serait-il pas préférable pour moi de fréquenter un autre monde ? » Et tout de suite, j’ai songé à Anna Karénine, que j’avais lu pour la première fois à la même époque, dont je gardais un souvenir ébloui, et vers lequel je suis aussitôt retourné, non sans crainte de connaître avec lui la même déception, ou la même désillusion que je venais d’éprouver avec Flaubert. Or, là, c’est tout le contraire qui s’est produit. J’ai eu le sentiment de me retrouver au milieu d’amis que j’aurais quittés la veille, et j’ai été reconnaissant à l’auteur de ne pas chercher à se faire admirer lui-même, comme le fait Flaubert, qui ne manque l’occasion d’aucune description pour nous montrer de quoi il est capable, mais de faire vivre des personnages si riches et si complexes, de les aimer si bien, avec leurs qualités et leurs défauts, et de nous les faire aimer. Un ami à qui je fais part de ce qui m’arrive, me répond que « Oui, dans Madame Bovary, il n’y en a pas un pour racheter l’autre ». La formule me paraît toucher juste, car a contrario elle permet de saisir le génie de Tolstoï, qui consiste à racheter tous ses personnages, et, à travers eux, de nous racheter tous (ou presque tous). Pour employer une autre expression populaire, je dirais que Tolstoï met tout son talent, non pas à dénoncer les travers d’une société, d’une humanité à propos desquelles personne d’un peu sensée ne se fait la moindre illusion, mais à « sauver les meubles », c’est-à-dire à faire du drame humain qu’il nous raconte, et dans lequel sont impliquées de multiples figures dont pas une ne manque de noblesse, une œuvre d’une grande beauté ; et que ce sauvetage, ou cette rédemption vaut pour nous tous, pour l’humanité entière à travers le temps, tandis que tout le gain du travail de Flaubert ne vaut que pour sa propre gloire.

Commentaires

MRG a dit…
*rédemption
Merci. C'est corrigé.

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