La peintre et son modèle

« Zoé est chez une amie, Jeanne, tu la connais ?
— Je pense que non.
— Zoé lui a demandé si elle voulait bien lui servir de modèle, et Jeanne a accepté. Elle habite tout près d’ici. Et j’ai promis à Zoé que nous leur ferions une visite.
— Tu n’as pas peur que nous les dérangions ?
— Elles n’en sont pas à leur première séance. Je crois comprendre que Zoé est plutôt satisfaite du tour que prend son travail. Ce n’était pas évident, pour elle, au début. Et c’est elle qui m’a proposé de venir voir à quoi ressemble le portrait.
— Je ne serai pas de trop ?
— Aucun risque. Zoé t’apprécie, et, quand nous en avons parlé, elle savait que nous serions dehors, ce soir, pour boire des coups.
Zoé est étudiante en art. Voici deux ans qu’elle vit avec Justin, chez lui, et deux ans que Justin a abandonné ses études de géographie pour travailler dans une agence de voyages. Leurs amis disent qu’il finance ses études.
Zoé n’est pas grande mais elle est mince, et elle se tient bien droite. Ses cheveux sont blonds, longs et lisses. Ils pendent dans son dos, coupés net, toujours comme si le coiffeur venait d’y passer les ciseaux, et ses yeux sont d’un gris délavé. On la dirait plus propre, plus intacte que les personnes qui l’entourent, comme si elle appartenait à un monde plus éthéré (un elfe dans Le Seigneurs des anneaux), ou comme si elle venait de sortir d’un sauna. Été comme hiver, elle porte des sandales orthopédiques à semelles de bois, qui font claquer ses pas. L’été en shorts. Quand il fait trop froid pour se promener pieds nus, elle enfile des chaussettes épaisses et bariolées, qu’on remarque sous ses pantalons rayés, toujours trop larges et trop courts, qui frôlent à peine les chevilles. Avec cela, des chemisettes courtes, elles aussi, qui bayent, distraitement boutonnées, ici ou là, et auxquelles, en dernière extrémité, quand tout le monde se résout à vêtir manteaux et foulards, elle ajoute divers pulls tricotés de coton d’abord, puis de grosse laine, dont les couleurs et les motifs qu’elles dessinent rappellent ses chaussettes. Tout cela suffirait à lui donner l’allure d’un Cherubino chantant Voi che sapete dans une production contemporaine des Noces de Figaro (imaginer cela à Berlin ou Milan) si, du moins, elle ne montrait pas des traits si fins, une mine si sérieuse, et si son regard transparent n’était pas si froid.
Sa poitrine est plate comme celle d’une toute jeune fille, mais ses membres sont longs comme ceux d’une acrobate de cirque, qu’on s’attendrait à tout moment à voir s’agripper à un trapèze, à monter debout en équilibre sur une boule ou sur le dos d’un cheval, à faire la roue. Elle est capable, clignant des yeux, une cigarette aux lèvres, un pinceau dans une main, une boîte de peinture dans l’autre, de s’asseoir en s’appuyant sur un seul pied et en pliant la jambe lentement, sans à-coups, jusqu’à ce que ses fesses viennent toucher le sol. Et de se relever de même.
Quand les garçons frappent à la porte, dans un couloir mal éclairé, Zoé vient leur ouvrir. « Ah, c’est vous ? Suivez-moi. » Elle est pieds nus, et tout de suite elle leur tourne le dos et les précède dans un couloir tout aussi obscur, au bout duquel se dessine le rectangle de clarté d’une porte ouverte.
Ils entrent alors dans une salle éclairée aux bougies, qui parait d’autant plus vaste qu’on n’y trouve aucun meuble, mis à part deux tabourets et une table à tréteaux. Sur le parquet poussiéreux, un tapis a été étendu, et sur lui, on a disposé des cousins. Jeanne y est assise en tailleur, un genou relevé à la verticale, le pied bien à plat, tandis que l’autre jambe reste pliée à l’horizontale, la cuisse couchée sur le sol. Avant que les garçons parviennent jusqu’à elle, elle a eu le temps de se couvrir d’une cretonne nouée sur la nuque comme une chasuble, mais qui laisse découvertes ses jambes.
Le tableau, posé sur un chevalet, a une hauteur de soixante-quinze centimètres environ, et sa largeur est à peine moindre. 
« Nous pouvons regarder ? » interroge Justin. « Oui, bien sûr, répond Zoé. Mais attendez que je l’éclaire mieux. » Et elle va chercher une lampe baladeuse, qu’ils n’avaient pas remarquée, posée sur le sol, et qu’elle suspend au montant du chevalet.
Jeanne y apparaît entièrement nue, dans la même pose où ils l’ont trouvée d’abord, mais enlaçant de ses deux bras son genou dressé.
« Voulez-vous du thé ? » lance celle-ci depuis la place qu’elle occupe sur la tapis, et aussitôt elle se lève.
« Juste un tout petit thé alors, et deux loukoums, répond Zoé. Après, je les pousse dehors. »
Sur la toile comme dans la vie, Jeanne est brune et forte autant que Zoé est blonde et mince.
Le portrait correspond à une commande de l’école d’art où Zoé est élève. Celle-ci s’intéresse au décor et à la scénographie (nous parlions d’opéra) ; c’est dans cette spécialité qu’elle espère exercer un jour sa profession, et certainement pas dans la peinture figurative ; mais, en débutant son cursus, elle savait qu’il lui faudrait se soumettre, un jour ou l’autre, à cette figure imposée, et elle le fait de bonne grâce, sans prétendre y briller, mais sans non plus négliger son travail.
Elle en a éludé une difficulté en laissant en blanc le visage du modèle. « Quand tout sera terminé, je couvrirai la tête d’une cagoule grise, comme sur certains mannequins des défilés de Martin Margiela », déclare-t-elle sans regarder ses interlocuteurs. « Je pense qu’ainsi le dessin du corps apparaîtra avec plus de force. »
Celui-ci est traité à larges traits de pinceaux dans les teintes bistres et vertes, avec des pointes d’orange et de bleu. On croirait une mère occupée à langer un enfant, couché par terre, vers lequel elle se penche, auprès du feu, ou peut-être une chasseuse primitive, au repos, dans l’attente de reprendre sa course derrière un dinosaure. Tout en elle exprime la puissance.
Jeanne est revenue de la cuisine avec un plateau en cuivre sur lesquels sont disposés une théière en métal, quatre petits verres peints, un sucrier et une assiette de loukoums. Elle pose le plateau sur le tapis et, tandis que les trois amis se rapprochent pour partager ces gourmandises, on la voit embarrassée de s’asseoir sans trop se dévêtir. Mais la cretonne est trop petite pour remplir cet office, si bien qu’elle s’agace et déclare : « Décidément, je suis ridicule de tirer là-dessus. Puisque vous êtes là, vous ne m’en voudrez pas de me montrer nue. » D’un geste, elle se débarrasse du chiffon. Puis, elle s’empare du premier verre et, de l’autre main, elle lève bien haut la théière pour en faire couler avec un joli bruit le liquide parfumé et brûlant. 



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