L’Homme à tête de chien

Enfin, ils se dirigent vers le port. Là-bas, derrière les quais, se trouvent des cabarets qui accueillent des musiciens de jazz. Il y en a plusieurs, aux enseignes évocatrices : Blue note, bien sûr, Take five, C’est Eddy, etc… La musique est excellente partout, mais la surface de la plupart de ces établissements est tellement exiguë que les amateurs payent leurs chopes de bière ou leurs whiskies au comptoir puis sortent les consommer à l’extérieur. Ils s’agglutinent debout devant les portes qui restent ouvertes, ce qui leur permet d’entendre la musique sans se priver pour autant de discuter le coup et de lier connaissance avec des inconnus.
Ce sont les garçons qui retournent aux comptoirs, à intervalles réguliers, pour renouveler les consommations, et quand, ils ressortent avec trois ou quatre verres tenus à deux mains, dont ils doivent prendre garde de répandre le contenu en se frayant un chemin à travers la mêlée, ils découvrent que leurs copines sont en discussion avec des personnages qui n’étaient pas apparus jusque là, et dont elles-mêmes d’ailleurs n’ont pas encore eu le temps d’apprendre les prénoms. Et c’est ainsi qu’Arsène et Justin lient connaissance avec un solitaire — celui-ci pas très grand, les épaules larges, le visage glabre, des yeux noirs, intelligents, qu’ils prennent d’abord pour un boxeur. Il y a en effet des clubs dans les rues adjacentes où le type, vu son âge, une quarantaine bien sonnée, pourrait remplir les fonctions de manager ou d’entraîneur ; mais, comme s’il voulait prévenir cette méprise, celui-ci ne tarde pas à se présenter : « Je m’appelle Cyprien, dit-il. Je suis marin à bord du Pourvoyeur, et j’embarque demain pour un voyage qui devrait nous emmener aux Indes.
— Vous ne semblez pas certain d’y parvenir », répond Justin sur un ton léger, un peu moqueur, qu’il n’emploierait pas s’il n’avait pas déjà bu deux ou trois verres.
« En effet, nous avons échoué une fois », répond l’autre d’une voix douce et précise. Ne veut-il pas corriger le ton de celui qui l’interroge ? Heureusement, Arsène veille au grain, et il se dépêche de rattraper le coup.
« Que voulez-vous dire ? » intervient-il en regardant son interlocuteur droit dans les yeux, question de lui signifier qu’à la différence de Justin, il ne prend pas l’échange à la légère.
« Que nous nous sommes arrêtés à mi-chemin, à l’île Maurice », reprend l’autre, l’air un peu triste, ou peut-être rêveur, ou peut-être seulement un peu ivre.
« Pour quelle raison ? » Cette fois, le visage d’Arsène est très près du sien, ce qui lui permet de se faire entendre sans élever la voix, et éviter ainsi le ton goguenard qui a mal réussi à son camarade.
« Des incidents à bord. De sinistres incidents.
— Une mutinerie ?
— Pas le moins du monde. Je n’ai jamais vu d’équipage aussi soudé autour du capitaine. Du moins, jusqu’à l’accident final.
— Quoi alors ? Une tempête ?
— Je serais rassuré s’il s’agissait d’une tempête. Mais non. » Et alors, c’est Justin qui revient dans la conversation. Il lance : « Eh bien, dites-nous. Ne nous faites pas languir.
— Oh, je peux tout vous dire. Je ne suis pas inquiet. De toute manière, vous ne me croirez pas. »
Le gars sourit en regardant Justin. Arsène n’est pas sûr qu’il ne soit pas fâché. Il voudrait que Justin se montre plus prudent. Mais celui-ci insiste : « Vous faites exprès d’éveiller notre curiosité. » Et l’autre, toujours avec le même sourire, sur le même ton calme dont Arsène se demande s’il ne serait pas menaçant : « Avez-vous entendu parler de l’Homme à la tête de chien ?
— C’est un personnage de roman ? » Décidément, Justin n’en rate pas une.
« Vous voyez que vous ne me croyez pas, répond le marin.
— Vous n’avez encore rien dit.
— Je parle d’accidents, anodins d’abord, une porte qui claque, une gifle reçue que personne n’a donnée, un outil qui vous échappe des mains ; puis d’autres, plus sévères, une épaule déboîtée, des tremblements de tout le corps, la bave aux lèvres, des étouffements, des diarrhées ; puis plus sévères encore, une jambe brisée, un doigt sectionné, un poignet entaillé comme au rasoir, la fièvre soudain, du délire. Et ce n’était pas le pire. Après cela, nous avons eu droit à une bouche qui saigne, des oreilles, des yeux remplis de sang, et enfin la mort d’un homme jeté, projeté du haut d’une coursive, sans personne autour de lui pour le pousser, et qui s’écrase un étage plus bas comme s’il était tombé du haut d’un gratte-ciel, la nuque brisée.»
Le marin a dévidé sa tirade lentement, sans rien oublier, à la manière d’un comédien qui a appris son texte. Les deux jeunes gens l’ont écouté avec des mines stupéfaites. Ils en restent bouche bée. Devant ce silence, le type fait signe de la tête qu’ils pourraient s’éloigner de la cohue, et d’une main il va chercher un paquet de cigarettes dans la poche de son blouson. Ses nouveaux compagnons ne refusent pas celles qu’il leur propose en tapant d’une pichenette sur le cul du paquet. Puis, ils inclinent la tête de côté pour prendre la flamme sur son briquet.
Ils font quelques pas, s’approchent de l’eau noire, toujours accompagnés par la musique. Comment se fait-il qu’ils entendent la basse mieux à présent qu’ils s’éloignent que tout à l’heure, lorsqu’ils se tenaient à l’entrée ? Puis, Arsène inhale une bouffée de fumée avant de relancer : « Et l’Homme à tête de chien. Vous parliez d’un homme à tête de chien ?
— Une ombre, seulement une ombre glissant sur les parois, mais qui apparaît immanquablement chaque fois qu’un de ces accidents se produit. Et que, chaque fois, plusieurs marins peuvent voir, et même le capitaine.
— Et que se passe-t-il alors ?
— Alors, nous avons alerté la compagnie, par radio. Pas un incident dont nous ne l’ayons avertie, et la compagnie d’abord s’est moqué de nous. Nous rêvions. Nous étions des paresseux, des ivrognes, des fantaisistes. Ils ont voulu croire à un mauvais plaisant parmi notre équipe. Vous imaginez quelqu’un qui se serait promené avec une tête en carton, comme au carnaval. Mais, dans ce cas, nous l’aurions vu, lui, et pas seulement son ombre. Et quand nous sommes arrivés à l’ile Maurice, au large de laquelle le quartier-maître est mort, alors nous avons refusé d’aller plus loin. Une large partie de l’équipage a quitté le navire, sans demander son reste, et nous sommes restés cinq pour le ramener ici.
— Cela remonte à quand ?
— Il y a tout juste un an. À notre arrivée, nous avons bu et nous avons dormi dans les bars et les hôtels du port, chacun de son côté. Et quelques jours plus tard, nous avons reçu une lettre de la compagnie indiquant qu’une inspection du navire était en cours, que des pannes, des avaries étaient signalées, si bien qu’il ne reprendrait pas la mer de sitôt, et qu’en attendant que tout soit réparé, notre salaire nous serait intégralement versé, à condition que nous engagions à reprendre du service sur le même navire quand il s’était remis en état, quand tout serait rentré dans l’ordre. Et il y a ainsi un an que nous sommes payés à ne rien faire, et demain nous embarquons de nouveau. »
Ils marchent de front, chacun regardant ses pieds. Cette fois, devant eux, le quai est désert. Seulement les silhouettes, des containers, des grues, qui se profilent en plus sombre dans la faible clarté qui tombe de la lune, et les masses plus imposantes encore des navires amarrés, qui semblent des fantômes oubliés. L’échange pourrait s’arrêter là. Mais cette fois, c’est Justin qui veut savoir : « Des réparations ont été effectuées ?
— C’est la version officielle. Encore que, quant nous, nous n’ayons jamais constaté la moindre panne. Ils les ont inventées. Mais ce qui se dit aussi, c’est que les équipes d’ouvriers prétendument chargés de faire ces réparations ont été changées trois fois au cours de cette année, en raison d’accidents ; et que la dernière équipe venait de très loin, de Finlande ou de Norvège, si bien qu’aucun des hommes qui la composaient ne parlait notre langue. Et maintenant, les voilà repartis.
— Vous avez peur ? » interroge Arsène. Maintenant, ils ne se voient plus l’un l’autre, ils ne sont plus que des voix. Et le marin répond : « Bien sûr que nous avons peur. Depuis un an, le Pourvoyeur n’est pas accessible. Nous pouvons l’apercevoir de loin, sa masse sombre, immobile sous le ciel, par tous les temps, mais le quai est barré par des vigiles armés. Et pour nous rassurer, la compagnie indique que s’embarquera avec nous un célèbre détective venu d’Angleterre. Vous entendez ce que je dis ? Un célèbre détective venu d’Angleterre… Nous ignorons son nom, mais vous imaginez comme cela nous rassure ?
— Étonnant, en effet. Cette année a dû vous paraître longue, avec la même idée, avec les mêmes images vous tournant dans la tête. »
C’est Arsène qui a parlé. Et le marin laisse passer du temps. Il cherche ses mots, il compte ses pas. Puis il dit : « Étrangement, nous n’avons pas cherché à évoquer l’aventure entre nous, je veux dire les rescapés de l’ancien équipage. Au contraire, nous nous sommes évités. Quand nous nous rencontrions, ici, le soir, où nous étions venus pour boire et écouter du jazz, ou, dans la journée, dans les salles de sport, nous parlions d’autre chose.
— La compagnie ne vous interdisait pas de relater l’expérience que vous aviez vécue ? Vous auriez pu en faire un livre.
— Pas du tout. Elle savait que, de toute manière, personne ne nous croirait. À l’inverse, elle nous a même proposé de rencontrer un thérapeute, et pour ma part, j’ai honoré l’invitation.
— Et cela vous a été utile ?
— Utile, je ne sais pas. Mais j’ai rencontré ainsi une personne délicieuse, avec laquelle j’ai pu parler non seulement de l’Homme à tête de chien, mais de beaucoup d’autres choses.
— C’était une femme ? » intervient Justin. Il ne pourrait pas se taire ? songe Arsène. Mais l’autre continue: « Elle n’a pas essayé de vous convaincre que vous aviez la berlue ? Et vous a-t-elle parlé aussi ?
— Oh oui, c’étaient de vrais dialogues. Elle est italienne, professeure de littérature, traductrice de poésie. Et elle est mariée avec un membre de la nation Ho-Chunk du Wisconsin, un ethnographe qui travaille à réhabiliter les coutumes de son peuple. Tous deux m’ont invité chez eux. Ils habitent avec leurs enfants une maison en bois, située à flanc de colline, avec une véranda qui regarde la mer. Et à la nuit tombée, quand les enfants étaient couchés, nous avons bu du vin rouge en parlant de toutes sortes de choses, de toutes sortes de pays, tous les trois sur la véranda, en comptant les étoiles.
— Cela n’est arrivé qu’une fois ? souffle Arsène.
— Oui, une seule fois, mais je crois que cette seule fois a changé ma vie. Il me semble que depuis, je ne suis plus tout à fait le même homme.
— Vous pouvez nous expliquer pourquoi ?
— Oh, c’est difficile à dire. Peut-être seulement parce que je suis un marin, que je n’ai jamais eu de femme ni d’enfant, ni de maison à moi. »



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